Le caribou est en danger, c’est la faute aux loups… Le caribou disparaît, les autochtones chassent trop…

Mélissa Mollen-Dupuis Mélissa Mollen-Dupuis
Responsable de la campagne boréale, Fondation David Suzuki

Abattre les loups et empêcher les Premiers Peuples d’accéder à leurs territoires millénaires : voilà certaines des pistes de solutions proposées depuis des décennies par les différents gouvernements au mépris des droits ancestraux autochtones garantissant la continuité de pratiques territoriales qui datent d’avant le premier contact.

Une de ces pratiques est la gestion du territoire et de ses ressources, pour sa survie et la survie des générations futures. Le rapport du Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services des Nations unies publié en mai dernier reconnaît d’ailleurs que les milieux naturels gérés par les peuples autochtones sont parmi les mieux protégés au monde.

Depuis ma tendre jeunesse, un animal est au centre même de ma culture et de celle de plusieurs nations au Québec : Atiku, le caribou.

Sans le caribou, combien de nations seraient encore ici aujourd’hui ?

Nos cultures, nos langues, notre spiritualité, nos vies sont intrinsèquement liées à la survie et la santé de cet être que nos histoires considèrent comme un frère de l’homme. 

Présence fantomatique

Mais depuis plusieurs années, sa présence est devenue quasi fantomatique. Notre rôle de gardiens du territoire nous amène même à ne plus le chasser. Abandonner la chasse au caribou, c’est renoncer à une partie de notre identité et à notre sécurité alimentaire pour protéger l’espèce. Quels sacrifices les Québécois sont-ils prêts à consentir à leur tour ?

Dans le cas du cheptel de Val-d’Or, on peut encore compter sur la présence territoriale des Anishnabe pour avoir une vision ancestrale et un désir de protection et de régénération des caribous forestiers dans la région. La communauté a cessé de chasser le caribou depuis plus de 20 ans. Des efforts importants ont été faits par le passé pour diminuer le cheptel des autres proies comme l’original, car la théorie dit que c’est ce qui permet aussi de diminuer la présence des loups.

Rapidement, les Anishnabe ont négocié un accord de contribution avec le fédéral, en collaboration étroite avec le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, pour que des actions concrètes soient prises pour sauvegarder la harde. Parmi ces actions, la déprédation des loups, le démantèlement de chemins forestiers dans le cœur de l’habitat, des projets de recherche pour mieux connaître les meilleurs endroits où mettre les efforts de restauration et pour suivre l’efficacité des fermetures de chemin limitant le déplacement des prédateurs, et la participation au dénombrement automnal des caribous. La communauté a aussi travaillé en étroite collaboration avec Action Boréale pour l’aider à implanter son projet de réintroduction du caribou et l’appuyer comme une étape obligatoire en réaction à la fragilité du troupeau.

Vision court terme

Mais ces efforts se heurtent à une vision à court terme du développement économique, fondée sur un aveuglement volontaire qui rappelle le déni des changements climatiques. 

Le caribou disparaît sous nos yeux non pas parce qu’il y a trop de loups, mais parce qu’on détruit son territoire avec des moyens industriels avec la complicité de l’État.

Comment un gouvernement peut-il assurer la protection d’une espèce menacée et d’une harde en voie d’extinction qui est sous sa responsabilité alors qu’il provoque lui-même son déclin en se mettant au service des intérêts des forestières ? 

Retarder à 2023 la mise en action d’un plan de protection à long terme en même temps que l’on promet d’ouvrir le territoire à plus de coupes forestières, n’est-ce pas un message clair que l’on attend la mort annoncée du caribou forestier de Val-d’Or, une espèce menacée ? Ne cherchez pas les loups dans la forêt, ils sont dans la bergerie.

Il est profondément injuste de voir balayés du revers de la main tous les efforts et les propositions venant d’une communauté qui met ses maigres ressources à contribution au vivre-ensemble. 

On parle sans cesse des droits de l’industrie, des villégiateurs, des propriétaires de campement. Mais les droits des Premières Nations d’assurer leur présence sur leur territoire, de préserver leur culture millénaire et de protéger leur relation avec le caribou et le loup sont constamment piétinés.

Confions aux Premières Nations la responsabilité de protéger le territoire en créant des aires protégées autochtones reposant sur une vraie vision d’avenir, loin de la pratique de conservation discriminatoire subie par le passé. Ce serait un pas énorme pour une réconciliation avec les Premiers Peuples, avec le caribou et avec la nature qui soutient notre existence.