J’habite Mercier–Hochelaga-Maisonneuve. Le port est un voisin.

Cassandre Charbonneau Cassandre Charbonneau
Montréal

J’aime mon voisin et mon voisin m’aime. Pendant les ventes-trottoir de la rue Ontario, le port donne des bonbons.

Le port croit au développement durable, plante des arbres, génère aussi des tonnes de gaz à effet de serre, mais voilà le prix de notre mode de vie.

En témoignent nos bobettes made in China.

Quelque 41 milliards de dollars de marchandises, 2000 navires par année, 2500 camions par jour. Le port en mène large, mais en veut plus pour rester compétitif. Les camions doivent sortir plus vite sans perdre de temps dans le trafic de la rue Notre-Dame.

Solution : construction d’un viaduc au-dessus de Notre-Dame relié à une nouvelle route (prolongement de l’Assomption et de Souligny) menant à l’autoroute 25.

Mille quatre cents camions par jour dans nos cours, ou presque.

Le port a un enjeu de fluidité. Nous, humbles citoyens, avons un enjeu de « on demande pas la sainte paix, on est en ville, on l’a déjà pas, mais on peut-tu vivre dans autre chose que le vacarme incessant et respirer autre chose que de l’air pollué, notre compte de taxes est pas gratuit après toutte, pis il va l’être encore moins l’an prochain, j’ai reçu l’avis l’autre jour, tu parles d’un adon c’tu drôle la vie ! »

Le port est sensible à nos enjeux. Il nous a conviés le 5 décembre à une soirée d’information pour nous rassurer. On nous a présenté de belles simulations graphiques du paysage avant et après la construction du viaduc.

AVANT : la rue Notre-Dame sans viaduc avec des arbres plus ou moins chétifs qui seront évidemment coupés.

APRÈS : la rue Notre-Dame avec un viaduc flambant neuf et… des arbres matures de 50 ans. Des arbres qu’on ne verra pas de notre vivant.

L’incongruité de la photo a été soulevée. Les représentants du port ont accueilli la critique en silence, l’air de dire : « Ah shit, Gérard, ils s’en sont rendu compte, ils doivent pas respirer assez de gaz, sont encore intelligents. »

Graphiques à l’appui, on nous a présenté l’impact sonore du projet. Environ 55 dB. L’Organisation mondiale de la santé recommande une limite de 50 dB, mais 55 c’est, disons, tolérable.

Sauf que ce 55 dB est une moyenne sur 24 heures.

La moyenne ne veut rien dire. Nous ne vivons pas dans la moyenne, mais dans la réalité ! Nous n’avons pas 1,54 enfant par famille ! Nous en avons un, deux, trois ou pas.

Où sont les chiffres qui ont permis de calculer cette moyenne ?

On le leur a demandé. Réponse : « Je sais pas », avec cet air de : « Ah shit, Gérard, ils s’en sont rendu compte, ils doivent pas respirer assez de gaz, sont encore intelligents. »

Autre problème, ce 55 dB ne tient compte que d’une partie du projet : le viaduc seulement. Sans la route qui s’y rattache.

Je ne suis pas ingénieure, mais il me semble qu’un viaduc sans route qui s’y raccorde n’a que peu d’avenir.

Nous avons soulevé ce souci. Ils nous ont répondu qu’eux, ils sont responsables du viaduc. La future route, elle, relève du ministère des Transports (MTQ).

Autrement dit, les nuisances liées à la route, pas leur problème.

Et c’est un pur hasard si le MTQ veut construire une route qui sert un peu beaucoup surtout leurs intérêts.

Stratégie no 38 du Petit manuel des entourloupeurs : étudier un projet en pièces détachées pour éviter de composer avec les conséquences de l’ensemble.

On nous a dit que le projet allait fluidifier la circulation. Mais les études sérieuses montrent qu’en créant une nouvelle route, on ne fluidifie rien, au contraire. On le leur a dit. Ils ont accueilli la remarque en silence, l’air de dire : « Ah shit, Gérard, ils s’en sont rendu compte, ils doivent pas respirer assez de gaz, sont encore intelligents. »

La rencontre avait lieu au Bain Mathieu. Une belle image. Les représentants du port sur une estrade et nous, les citoyens, dans le bain… comme des poissons. Nous n’avons pas mordu.

Le port peut donner des bonbons dans la rue Ontario, on nous a appris jeunes à nous méfier des étrangers qui offrent des bonbons.