La lettre s’adresse aux ministres Marguerite Blais et Danielle McCann.

Anusree Nath et Françoise Ramel
Infirmières

Cette lettre s’inscrit en réaction à l’annonce récente de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, de la construction prochaine de maisons pour aînés.

Des maisons toutes neuves, à échelle humaine, pour remplacer nos CHSLD en décrépitude. Nous demandons à la ministre Blais de s’intéresser à la situation des soignantes actuelles dans les maisons des aînés qui parsèment présentement le Québec : les CHSLD.

Aujourd’hui, c’est un cri du cœur pour briser l’omerta dans le réseau de la santé que nous vous envoyons.

Le poids quotidien de la déshumanisation des soins et de la violence organisationnelle dans nos maisons pour aînés est trop lourd à porter.

À peine quelques jours après l’annonce de la ministre, notre employeur, un établissement de santé et de services sociaux dans l’île de Montréal, publiait un « plan de contingence ». Ces plans sont monnaie courante dans le réseau. C’est le secret le moins bien gardé du réseau.

Un « plan de contingence », c’est une liste de soins à ne plus faire ou à ne faire que dans certaines situations qui surviennent dans un département. Une petite page sans signature ni logo. Qui voudrait revendiquer le droit d’auteur d’un tel document ? Des soins quotidiens, que toutes les professionnelles en soins continuent de faire souvent en grugeant sur leur propre santé. Le jugement clinique de la professionnelle est mis au rancart. Les émotions de la femme qui prodigue les soins subissent le même traitement. Comment réagir lorsque l’ordre est écrit noir sur blanc de « reporter les moments de plaisir » ? Tristesse. Colère. Inacceptable.

Lorsque nous voyons cette liste, nous avons honte en silence. Nos études et notre jugement clinique ne valent plus rien devant cette ignorance volontaire de notre souffrance.

Pire encore, toutes les tâches qui sont citées dans la liste des tâches à ne réaliser qu’en cas de surplus de main-d’œuvre sont nos tâches quotidiennes ! Notre employeur reconnaît par la même occasion les tâches quotidiennes qu’il ne considère pas essentielles pour des citoyens en perte d’autonomie.

Mme Blais, est-ce que la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, vous a raconté cela ? Est-ce qu’elle vous a raconté que les moyens pharaoniques nécessaires à la construction des maisons des aînés à la fine pointe des tendances architecturales vont surtout enlever des fonds pour les vraies maisons des aînés ? Mme McCann le sait ; elle a longtemps travaillé dans le réseau de la santé.

Maintenant, aidez-nous à trouver des voies de passage ! Comment puis-je refuser l’hygiène d’un patient sur le compte du manque de personnel ? Déjà, les activités de loisir se font de plus en plus rares, comment pouvons-nous leur refuser ? Comment puis-je justifier à mon employeur que je vais devoir prendre le temps de mesurer les signes vitaux, de refaire des pansements, de mettre à jour les plans de soins ? Lequel de mes patients dois-je choisir lorsque mes deux bras ne peuvent pas tout faire pour autant de patients à la fois ?

La violence organisationnelle, c’est ça. C’est la violence de la décision administrative prise loin de l’endroit où elle aura un impact.

Le refus de soigner est un choix politique, mais ce sont les professionnelles en soins qui le portent chaque jour face à chacun de leurs patients.

Mesdames les Ministres, il n’y a pas de pénurie de main-d’œuvre. Il y a une pénurie de leadership politique. Il y a une pénurie de volonté de régler les problèmes chroniques du réseau de la santé et des services sociaux.

Nous vous offrons une solution : décréter des ratios sécuritaires pour les soignantes. Assurez-vous que vos gestionnaires ne pourront pas économiser sur le dos des soignantes pour atteindre un objectif ministériel de diminution ou d’augmentation de tel ou tel indicateur.

Aidez-nous à être fières des soins que nous prodiguons à la clientèle qui a bâti ce monde tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Mesdames les Ministres McCann et Blais, vous ne pouvez détourner le regard. Il est temps d’agir.