Un vent de frustration et de colère souffle sur l’Alberta et la Saskatchewan. Il règne dans ces deux provinces un sentiment d’aliénation depuis leur entrée dans le Canada au début du siècle dernier.

Claude Castonguay Claude Castonguay
Collaboration spéciale

Ce sentiment s’est incrusté à demeure lorsque Pierre Trudeau, le père de Justin, a introduit en 1980 sa Politique nationale de l’énergie et transféré aux citoyens de l’Ontario, du Québec et des Maritimes une importante partie de la richesse créée dans l’Ouest par le pétrole.

Bref, les citoyens de l’Ouest croient que leur richesse continue d’être spoliée par le gouvernement canadien sous l’influence de Toronto et des francophones au sein du gouvernement fédéral. Depuis son élection à la tête de l’Alberta, Jason Kenney alimente ce sentiment et la colère de ses électeurs. En fait, son discours est terriblement démagogique.

PHOTO DAVE CHIDLEY, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jason Kenney, premier ministre de l’Alberta

Afin d’alimenter la colère des Albertains, il nous accuse faussement de profiter de la péréquation. Selon lui, ce sont les Albertains qui financent les milliards reçus par les Québécois, une affirmation qui ne tient pas la route. De plus, pour ajouter à la pression, il menace de séparer sa province du Canada. Une menace style pétard mouillé puisqu’elle aurait pour effet d’enclaver l’Alberta.

En fait, l’obsession de Kenney à l’égard du pétrole vient du fait que l’économie de sa province n’a pas été diversifiée et qu’elle dépend principalement des sables bitumineux.

De plus, le prix du pétrole et les revenus qu’en retire le gouvernement albertain ont brutalement chuté. Alors qu’ils se situaient entre 7 et 12 milliards de dollars il y a trois ans, ils sont tombés à 2,8 milliards. Le niveau élevé des dépenses de son gouvernement ne peut être maintenu. De là la nécessité de blâmer le Québec, le bon vieux bouc émissaire.

Kenney oublie que le gouvernement de Peter Lougheed avait créé en 1976 le Fonds du Patrimoine de l’Alberta, le Heritage Fund, dont la mission était d’investir les recettes tirées du pétrole pour diversifier son économie et se prémunir contre les chutes dans son prix. En 1987, les contributions au Fonds ont été discontinuées et les revenus du fonds ont été transférés au budget. Le résultat, le Fonds a cessé de croître, les revenus du pétrole ont gonflé les dépenses budgétaires du gouvernement et l’économie, au lieu d’être diversifiée, est demeurée dépendante du pétrole.

L’Alberta aurait mieux fait de suivre l’exemple de la Norvège qui a créé à la même époque un fonds pour permettre aux générations futures de bénéficier en perpétuité de la richesse créée par le pétrole. Au lieu de plafonner à environ 12 milliards comme le fonds de l’Alberta, le fonds norvégien a rendu possible la transition énergétique tout en atteignant la fabuleuse somme de 1300 milliards. Ce qui lui permet de verser chaque année au gouvernement norvégien quelque 25 milliards, une somme énorme pour un pays de 5,2 millions de citoyens.

Confronté à l’imprévoyance des premiers ministres qui ont succédé à Peter Lougheed, Kenney s’est donné comme objectif de gonfler les recettes du pétrole en augmentant considérablement la production et l’exportation du pétrole issu des sables bitumineux.

Il combat de plus la taxe sur le carbone introduite sous Justin Trudeau. Malgré le fait qu’il existe un large consensus à l’effet qu’une telle taxe constitue le moyen le plus efficace de réduire l’utilisation des énergies fossiles.

Ce qui place Justin Trudeau en plein centre de ce qui divise le pays en deux. Soit la poursuite des cibles de réduction des gaz à effet de serre (GES) ou l’engagement du pays dans la production accrue du pétrole extrait des sables bitumineux. En d’autres termes, Trudeau doit composer avec l’Est et l’Ouest qui poursuivent des objectifs opposés qui ne laissent guère de place aux compromis. Le fait que son gouvernement a acheté le pipeline Trans Mountain pour plus de 4 milliards ne lui facilitera pas la tâche, lui qui s’est peinturé dans un coin.

Comment essayer de se former une opinion face aux multiples facteurs en cause

En premier lieu, voyons la question de l’exportation du pétrole et du gaz hors du Canada. Le plus récent rapport de l’ONU montre que les GES ont franchi de nouveaux records de concentration. Il n’y a aucun signe de ralentissement malgré les engagements pris au titre de l’Accord de Paris. De plus, comme l’offre mondiale de pétrole excède la demande, une situation qui va se maintenir, l’exportation de pétrole canadien ne répond à aucun besoin réel.

Le message est clair. Aucun projet à des fins d’exportation à l’extérieur du Canada ne devrait être poursuivi, incluant celui de Trans Mountain. L’adoption de cette politique obligerait l’Alberta à reprendre la voie de la diversification de son économie. Ce serait une belle occasion pour le gouvernement fédéral de contribuer au fonds de diversification albertain en guise de compensation pour la confiscation effectuée dans les années 80 en vertu de la Politique nationale de l’énergie.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

« Seuls Justin Trudeau et les libéraux peuvent dénouer l’impasse en prenant les mesures nécessaires afin d’atteindre les cibles de réduction des GES », écrit Claude Castonguay.

En ce qui a trait à la production et au transport du pétrole et du gaz pour le Québec, les considérations sont différentes. Plusieurs aspects doivent être évalués :

1. Sur le plan de la sécurité des citoyens, le train ou le camion sont-ils plus sécuritaires que le pipeline ? On ne peut ignorer la tragédie de Lac-Mégantic.

2. L’accès à une quantité accrue de pétrole de l’Ouest, au-delà de ce que nous utilisons présentement, répond-il à un besoin authentique ?

3. Le projet reçoit-il l’acceptation sociale ?

Bref, chaque projet de pipeline à des fins intérieures devrait être évalué rigoureusement, cas par cas, en fonction de tels critères. Ce qui demande que chaque ordre de gouvernement assume ses responsabilités dans leur application. Aucune règle générale ne devrait s’appliquer à ces projets.

Seuls Justin Trudeau et les libéraux peuvent dénouer l’impasse en prenant les mesures nécessaires afin d’atteindre les cibles de réduction des GES. Le Canada a les moyens et l’obligation morale de donner l’exemple au monde entier et ainsi contribuer à le sauver de la catastrophe. Une occasion unique pour Justin Trudeau de se démarquer. Et pour Jason Kenney de nous ficher la paix.