Je lisais les journaux la semaine dernière. Le premier article faisait mention de François Legault qui brandit, encore une fois, des menaces envers les médecins de famille.

Cynthia Lauriault Cynthia Lauriault
Médecin

Apparemment, il serait temps de nous « responsabiliser », et cela, même si ça prend une « loi spéciale ». Ensuite, on parle de changer notre rémunération, qui devrait se baser sur le nombre de patients pris en charge.

Et l’article en question se termine avec la (glorieuse) phrase suivante : « Le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), Louis Godin, n’était pas disponible pour accorder une entrevue à La Presse canadienne parce qu’il est en vacances à l’étranger. »

Honnêtement, it’s getting old.

La rémunération des médecins devrait être revue, mais la baser sur le nombre de patients inscrits serait une erreur, je crois.

C’est courir après le trouble. Ouvrir la porte à des soins à la chaîne, de moindre qualité. C’est favoriser la prise en charge de patients moins malades, moins vulnérables. C’est nous dire, au fond, qu’on doit juste faire du débit — inscrire tout le monde pour être payés, pouvoir (enfin !) mettre sur papier que tous les Québécois ont finalement un médecin (même s’ils ne peuvent le voir ou bénéficier des soins complets nécessaires).

Je suis payée à l’heure ou à rémunération mixte (un forfait horaire plus certains actes additionnels selon le cas). Je suis payée pour le temps que je mets. Je peux prendre mon temps si mon patient en a besoin. Je peux adresser ses 10 plaintes sans lui dire de « reprendre rendez-vous » si ça s’avère nécessaire. Je ne ressens pas la pression de charger pour des billets d’absence ou certains formulaires, puisque je suis payée pour le temps que j’y mets. Pour moi, c’est idéal. J’ai l’impression d’offrir les soins de qualités requis.

Par contre, je ne bénéficie pas des bonus et des primes dont parle la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) en lien avec le nombre élevé de patients pris en charge. La raison est simple : pour offrir les bons soins qui me rendent fière, c’est impossible pour moi d’atteindre les cibles. C’est impossible pour moi de suivre des milliers de patients.

Alors financièrement, je suis moins payée que le médecin qui aurait une clientèle plus grande (même s’il accorde moins de temps aux rendez-vous, par exemple). C’est une question de choix, je suppose. Et de chance : parce que je travaille en enseignement et en soins palliatifs, j’ai l’option, moi, d’être rémunérée à l’heure. Mes collègues en Groupes de médecine de famille (GMF) non universitaire n’ont pas cette chance. Ils doivent donc se rabattre sur la rémunération à l’acte.

La vérité, c’est que ma clinique est ouverte sept jours sur sept, comme des centaines de GMF au Québec, que mes collègues travaillent fort, que plusieurs s’épuisent à essayer de fournir les meilleurs soins possibles dans les conditions qu’on connaît. 

Avec la menace grandissante de se faire imposer une loi spéciale. Avec les insultes constantes d’être irresponsables et paresseux. Ça fait cinq ans que ça dure ; ça va faire.

Ça m’amène au deuxième article lu ce matin-là, qui lui, m’a brisé le cœur. L’histoire d’un homme en CHSLD qui demande l’Aide médicale à mourir (AMM) après avoir constaté l’atrocité des conditions de vie auxquelles les patients les plus vulnérables de notre société sont soumis.

La vérité, c’est qu’on le sait, nous, ça. À l’hôpital, c’est la même chose. Et quand tu es un grand empathique, quand tu te lèves encore, après des années, le matin, avec l’espoir de pouvoir faire une différence… et que ton espoir se fait écraser sous le poids des souffrances de patients, de soins non optimaux, de manque de lits sur les étages, de manque de personnel, de manque de soutien administratif, d’insultes dans les journaux, de menaces du gouvernement…

La vérité, c’est qu’à un moment donné, on manque d’arguments pour convaincre la population qu’on essaie vraiment.

Ben moi, je vous dis juste, aujourd’hui, qu’on essaie encore, peu importe ce que vous lisez dans les journaux.

On n’est pas des gros méchants paresseux irresponsables qui daignent (!) prendre des vacances (comme tout le monde, non ? En prenez-vous, des vacances, des fois, vous ?) et qui sont la cause des maux du Québec en entier.

Ça serait juste encourageant un peu qu’on sente un brin d’appui et moins de dégoût à notre égard, des fois.

Parce que même si tu prends le meilleur humain au monde, le plus travaillant, dévoué, motivé… si tu fesses dessus assez, un moment donné, il ne pourra pas se relever. Surtout si tu lui mets sur les épaules le poids d’un système qui tombe de tous les bords. Que tu lui répètes à tour de bras que c’est donc ben de sa faute s’il ne peut pas en prendre plus. Que si ça continue, tu vas le « responsabiliser » avec une loi spéciale, s’il le faut.

Et ça se peut qu’il n’ait même plus l’énergie de se battre. Ou d’argumenter sur des affaires comme, je sais pas, le mode de rémunération optimal pour maximiser la qualité et la disponibilité des soins de santé pour la population québécoise, par exemple.

Je dis ça de même.

C’est facile de blâmer les brisés, les blasés, les critiqués… surtout quand ça fait cinq ans que tu tapes dessus. Ça devient une proie facile pour faire la une des journaux. Pour accumuler les commentaires sur les réseaux sociaux. Pour faire réagir la population. Gagner des votes. « On va les dompter, les méchants docteurs profiteurs, qui vous coûtent cher et soignent pas assez. »

Sauf qu’à la fin de la journée… les patients souffrent encore. Et ils ont besoin qu’on parle pour eux. Ils ont besoin qu’on se batte pour eux.

Et il me semble qu’un docteur, dans la vie, avec tous les chapeaux qu’il porte, est assez bien placé en maudit pour le faire.

C’est juste dommage qu’on travaille si fort à nous achever et à nous blâmer, au lieu de nous écouter.

Faudrait juste pas attendre qu’on finisse par demander une AMM de notre profession à cause des conditions auxquelles on est soumis, nous aussi.