Le mouvement canadien pour le contrôle des armes tire son origine de la tragédie qui a eu lieu à l’École polytechnique de Montréal, le 6 décembre 1989.

Heidi Rathjen Heidi Rathjen
Diplômée de Polytechnique et coordonnatrice de PolySeSouvient

À peine quelques jours suivant le drame, les étudiants en génie ont lancé une pétition pancanadienne appelant au bannissement des armes d’assaut.

Je me souviens d’avoir traversé les premiers mois de l’année 1990, entassée dans la salle de réunion de l’association étudiante, à côté de plusieurs dizaines d’étudiants, à décacheter des centaines d’enveloppes et à compter des milliers de signatures sur papier.

Que de tasses de café et de collations des distributrices automatiques avons-nous consommées afin de pouvoir subsister jusqu’aux petites heures du matin ! En tout, nous avons récolté un nombre record de 560 000 signatures. En déposant cette pétition devant nos élus fédéraux, nous avions la certitude d’avoir fait notre part et qu’assurément, ils feraient la leur.

Au même point

Trente ans plus tard, pourtant, nous en sommes toujours au même point : les mêmes étudiants, dont de nombreux parents y compris plusieurs dont les enfants fréquentent eux-mêmes notre alma mater bien-aimée, continuent à réitérer leur appel à bannir ces « instruments de guerre sans aucune utilité sportive au sens culturel ni récréatif », comme le décrit l’Association canadienne des chefs de police. Et ce, en dépit du fait que les sondages montrent que la grande majorité des Canadiens a toujours soutenu leur interdiction et continue de la soutenir.

Malheureusement, les armes semi-automatiques de type militaire sont devenues plus accessibles que jamais. 

Depuis l’adoption du règlement interdisant une liste d’armes d’assaut spécifiques à la fin des années 90, chaque gouvernement subséquent a impudemment ignoré la tactique des marchands d’armes visant à concevoir de nouveaux modèles de manière à échapper aux critères de la loi.

Une multitude de nouvelles armes d’assaut ont ainsi été introduites sur le marché canadien, dont de nombreux modèles « sans restriction », soit la catégorie la moins réglementée. Par exemple, le Beretta CX4 Storm, l’arme « restreinte » qui a été utilisée lors de la fusillade de 2006 au collège Dawson, est maintenant offert en tant qu’« arme d’épaule » sans restriction.

Plusieurs facteurs — notamment l’accès de plus en plus facile aux armes d’assaut, la hausse exponentielle des armes de poing, le nombre record de propriétaires d’armes à feu et, surtout, la perte de mesures structurantes comme l’enregistrement de toutes les armes — pointent vers le triste constat que l’intérêt public est en train de perdre la bataille contre les intérêts proarmes.

Dès qu’ils ont pris le pouvoir à la suite des gouvernements Chrétien-Martin de 1993-2006, les conservateurs — manifestement alignés sur la position du lobby des armes — ont procédé au démantèlement ou à l’affaiblissement de la plupart des mesures durement gagnées dans les années ayant suivi la tragédie.

Quant au gouvernement Trudeau (2015-2019), il n’a fait que quelques pas timides dans la bonne direction alors qu’ils avaient l’occasion d’en faire beaucoup plus.

En fait, les libéraux se sont pliés en quatre pour minimiser la grogne des propriétaires d’armes en adoptant des demi-mesures et en leur concédant de généreuses échappatoires.

Le ministre Ralph Goodale a en outre privilégié la rhétorique du lobby des armes en priorisant la question des armes illégales auprès des gangs de rue au détriment des suicides, des meurtres conjugaux et des tueries de masse qui impliquent principalement des armes possédées légalement.

Avec le cycle électoral « conservateur-libéral-conservateur », l’approche asymétrique en ce qui concerne le contrôle des armes de ces deux partis présage un affaiblissement continuel du contrôle des armes. Le Canada a déjà le cinquième taux de morts par armes à feu en importance parmi les pays de l’OCDE. Au lieu de nous comparer aux États-Unis, nous devrions nous inspirer de pays comme l’Australie, le Japon et les membres de l’Union européenne, où les lois plus sévères s’accompagnent de moins de morts par balles.

En ce 30e anniversaire du féminicide à Polytechnique, l’enjeu du contrôle des armes se trouve à la croisée des chemins. Si le gouvernement actuel ne livre pas des mesures d’envergure pour renverser ces tendances, nous perdrons la bataille.

Car si cela ne se fait pas maintenant, alors quand ?

Nous en sommes au second mandat d’un parti qui a été élu deux fois de suite sur la promesse de renforcer le contrôle des armes. Bien que le gouvernement actuel soit minoritaire, l’appui du NPD et du Bloc québécois fait en sorte que le renforcement de la loi bénéficie de l’appui d’une majorité absolue parmi les députés de la Chambre des communes.

Or, pour gagner ce combat sur le long terme, les libéraux devront suivre l’exemple de la Nouvelle-Zélande en agissant avec audace et sans tergiverser.

Aussitôt que l’interdiction totale des armes d’assaut de même que les autres réformes substantielles annoncées à la suite de la tuerie à Christchurch seront pleinement instaurées, elles seront tellement ancrées dans les normes sociales qu’il sera politiquement suicidaire pour un prochain gouvernement de tenter de les abolir.

En d’autres mots, la probabilité qu’un futur gouvernement conservateur abroge d’éventuels gains libéraux est d’autant plus faible que ces nouvelles mesures auront été fortes. Les survivantes et les familles des victimes de la tuerie de masse la plus dévastatrice de l’histoire canadienne ont assez attendu. En fait, elles se sont assez longtemps battues.

Il est temps pour le gouvernement canadien de faire preuve de courage politique, de dénoncer les arguments idéologiques du lobby des armes et d’assurer un encadrement rigoureux des armes à feu en s’appuyant fermement sur le droit de chaque citoyen à être protégé contre le crime et la violence armés.