Les 12 jours contre les violences faites aux femmes s’achèvent. Douze jours pour dénoncer le fait qu’elle est partout, cette violence.

Mélanie Thivierge Mélanie Thivierge
Présidente et directrice générale, Le Y des femmes de Montréal

Elle porte des noms multiples : conjugale, familiale, sexuelle, misogynie en ligne, harcèlement et discrimination au travail, exploitation sexuelle, traite des personnes, violence envers les femmes autochtones, etc.

Elle est tapie au creux des procédures et s’en nourrit impunément (manque de preuves, délai de prescription, preuve de non-consentement non établie, doute sur la véracité des témoignages). Elle fait l’objet de commissions, d’enquêtes, de forums et de mesures à la pièce : exploitation sexuelle des mineures, femmes autochtones, campus universitaires, grands évènements, forces policières, transports en commun. Elle est présente dans nos écoles, partout sur le web, c’est une invitée récurrente des médias.

Elle a été dénoncée massivement sur les réseaux sociaux par des millions de femmes au cours des dernières années. Elle est partout, comme en font foi les refuges pour femmes qui débordent, les statistiques et exemples disponibles sur le web, les courriels haineux reçus par les femmes parlementaires et courageusement rendus publics par la députée Christine Labrie récemment. Elle est partout… pas seulement pendant 12 jours, mais aussi pendant les 353 jours suivants.

Une grosse question

Nous osons maintenant une question : comment appelle-t-on un enjeu qui est partout ? Réponse : on appelle ça un enjeu systémique.

La violence faite aux femmes est un enjeu systémique. Oh, les gros mots ! Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit.

La violence systémique s’exerce – souvent de façon inconsciente – au niveau des structures et des systèmes de fonctionnement d’une société. Elle génère des inégalités, des injustices, des privations et des restrictions généralisées envers un groupe social.

La violence systémique entraîne, chez les personnes qui la subissent, un savoir commun sur leur vulnérabilité à être discriminées, attaquées ou violentées de par leur seule appartenance à un groupe. Par exemple, toutes les femmes ont appris à faire attention en marchant seules dans les rues, car elles se savent en situation de vulnérabilité.

Pourtant, rien ne change. Depuis 15 ans, tous les indicateurs des crimes contre la personne ont reculé SAUF dans le cas des violences faites aux femmes.

Pourquoi ? Parce que cette réalité systémique, on ne croit pas qu’elle représente vraiment un problème global. Collectivement, on considère qu’il s’agit de cas individuels, privés ou restreints à tel ou tel milieu (artistique, sportif, universitaire, autochtone). Des cas inacceptables, bien sûr, mais où il revient « à la femme » de s’en sortir.

Si on croyait vraiment qu’il y a un problème social, on agirait. Avec conviction. De belle façon. Comme avec l’alcool au volant ou avec l’aide médicale à mourir.

Et si…

Et si on se dotait de la même conscience sociale envers la violence faite aux femmes que pour celle faite aux enfants ? On ne dit jamais que « l’enfant n’a qu’à partir », que « leur dynamique familiale est comme ça », que « l’enfant invente des histoires », ou encore que « l’enfant l’a cherché ».

Pourquoi les violences faites aux femmes sont-elles considérées comme relevant de l’intimité ? Pourquoi, lors de violence conjugale, par exemple, ce qui vient en tête c’est « pourquoi n’est-elle pas partie ? », au lieu de « c’est inadmissible de traiter quelqu’un comme ça ? »

Quand un enjeu est systémique, on l’aborde de façon systémique. On prend le temps et les moyens d’en mesurer l’ampleur pour développer des solutions efficaces.

Pour cela, le gouvernement devrait démontrer un courage extrême en organisant une commission d’enquête sur les violences systémiques envers les femmes.

Qui est prêt à admettre qu’on a failli au devoir d’égalité, de respect, d’inclusion et de non-violence envers 50 % de la population ?

Imaginons une société où…

Les femmes politiques, les chroniqueuses, les autrices, les blogueuses peuvent écrire et prendre position sans recevoir de menaces ou d’insultes violentes ou misogynes ;

Les filles et les femmes sont prises au sérieux quand elles disent que les blagues sexistes ou les mains baladeuses ne sont pas appréciées ;

Les filles et les femmes autochtones ne se font pas arrêter 11 fois plus souvent que les autres personnes ;

Les femmes et les filles peuvent rentrer chez elles le soir en marchant sans tenir leurs clés serrées dans leur main et sans analyser les bruits autour ;

Les systèmes légal et judiciaire sont modifiés et où les agresseurs sexuels doivent faire la preuve du consentement de leur victime ;

Les femmes de la communauté LGBTQ2S+ ne sont pas deux à trois fois plus susceptibles d’être victimes de violence que les femmes cisgenres.

Les hommes ne se sentent pas menacés par les mesures d’égalité et d’équité et de tolérance zéro envers les violences faites aux femmes.

Une femme qui rapporte une agression sexuelle sera crue et se verra d’abord offrir de l’aide – peu importe son apparence, son orientation sexuelle, son comportement, son statut social ou sa consommation.

Imaginez une société où l’égalité, l’inclusion et la non-violence sont l’affaire de tous et de toutes. Pas seulement pendant 12 jours, mais toute l’année.