Cette lettre s’adresse aux élus et aux organismes chargés de la protection du public.

Marjolaine Goudreau et Angelo Soares
Respectivement présidente du RECIFS, et professeur titulaire au département d’organisation et ressource humaine des sciences de la gestion à l’UQAM, et de nombreux signataires*

C’est dans le silence et l’autoritarisme le plus total que s’achève actuellement l’une des réformes les plus brutales qu’aura connues dans son histoire le système de santé et de services sociaux des Québécois : la transformation complète de son réseau selon les principes de la gestion managériale de type industriel.

Gestion top-down, évaluation du rendement par la reddition de comptes statistique, incitation à la compétition entre soignants**, standardisation informatique des protocoles cliniques et privatisation partielle sont quelques-uns des principes de la gestion industrielle du gouvernement actuel. 

Or, en avril 2017, rappelons que la Cour supérieure du Québec a condamné un établissement public (CSSS Ahunstic– Montréal-Nord) pour avoir affecté psychologiquement ses employés aux moyens des méthodes de gestion de type Lean. Depuis, à la lumière des témoignages, des enquêtes et des analyses des chercheurs du milieu, tout indique que ce type de gestion continue à l’échelle nationale de causer les mêmes préjudices que ceux dénoncés par la Cour supérieure du Québec.

Alors que le taux historique de détresse psychologique chez les soignants est maintenant un fait démontré, l’heure est venue de solliciter tous les acteurs de la société civile pour faire comprendre comment l’approche industrielle adoptée par le ministère de la Santé et des Services sociaux touche la population et les personnes les plus vulnérables de notre société.

Cette invitation à la contribution de la société civile devient incontournable dans la mesure où le Ministère s’entête à nier la crise actuelle et, surtout, à étouffer la critique des soignants au moyen du « devoir de loyauté ».

Disons-le ici clairement : jamais, historiquement, les soignants n’ont-ils autant souffert qu’aujourd’hui et jamais n’ont-ils été autant bâillonnés.

C’est donc dire que la culture du silence entretenue sciemment par le Ministère fait en sorte que la population ne peut plus compter sur ses premiers répondants pour témoigner des impacts de l’approche industrielle sur les personnes les plus vulnérables.

Pendant que le Ministère continue à individualiser les causes et les solutions liées à la crise actuelle en minimisant les solutions organisationnelles, les soignants, eux, continuent de tomber malades. Sachant que les déficits causés par les congés de maladie doivent être absorbés à même le budget de fonctionnement des établissements, l’inaction du Ministère contribue donc directement à fragiliser les personnes les plus vulnérables de notre société, car c’est toujours dans les soins et les services sociaux qu’on éponge les déficits. Rappelons ici que les sommes versées par le gouvernement en assurance salaire atteignaient un record historique de 500 millions en 2017.

Face à l’incapacité du Ministère à agir sur la crise des valeurs qu’il a lui-même créée en faisant le choix de l’approche industrielle, on ne peut plus éviter de s’interroger sur les impacts liés à la mobilité des ressources humaines et sur le développement de la privatisation des soins et des services sociaux.

Parallèlement à la crise actuelle, l’on voit en effet de plus en plus apparaître des cliniques privées offrant non plus que des soins médicaux, mais l’ensemble de tous les services psychosociaux dispensés par les professionnels de la santé et des services sociaux. Il va sans dire que moins le Ministère est disposé à agir sur la crise, plus le nombre de soignants qui désertent le réseau public au profit du secteur privé risque d’augmenter.

Enfin, si la méthode de gestion industrielle réussit à faire parler les chiffres, elle excelle tout autant à faire taire les mots.

L’heure est venue, croyons-nous, de revaloriser les savoirs qualitatifs et de remettre au centre du système la parole des soignants et celle des personnes les plus vulnérables.

Nous réclamons dès lors une commission d’enquête publique afin de libérer la parole des soignants et de mettre en place les moyens nécessaires pour évaluer l’impact sur eux de l’approche industrielle ainsi que sur les soins de santé et les services sociaux à la population.

Nous souhaitons interpeller autant la participation des élus provinciaux que des organismes ayant un mandat de représentation et de protection du public. Nous invitons particulièrement ici les ordres professionnels liés au réseau de la santé et des services sociaux à sortir de leur réserve habituelle pour rédiger sous forme de mémoire leurs observations et constats en ce qui a trait aux impacts de l’approche industrielle sur leurs membres ainsi que sur la population. 

Que nous soyons citoyens, soignants, gestionnaires, chercheurs, enseignants ou élus, il en va de notre premier devoir de citoyen : protéger le public et les personnes les plus vulnérables de notre société.

* CONSULTEZ la liste complète des signataires

** Le terme inclut tous les professionnels et techniciens.