Avec l’annonce de la transformation de plusieurs quotidiens de Groupe Capitales Médias en coopératives de travail, il est important de bien définir ce qu’est ce type d’entreprise et comment il permet de diminuer les sources d’inégalités culturelles, politiques et économiques dans le monde du travail.

Luc Audebrand Luc Audebrand
Professeur titulaire de la chaire de leadership en enseignement sur l’engagement social, Université Laval

La coopérative de travail est un type d’entreprise dont les travailleurs sont à la fois les propriétaires, les décideurs et les bénéficiaires. Elle regroupe des personnes qui partagent le besoin commun de se trouver ou de conserver un emploi décent et qui, pour y répondre, se dotent d’une structure entrepreneuriale dont la propriété est collective et dont la structure décisionnelle est démocratique.

La coopérative de travail combine une logique économique et une logique associative et incarne un idéal de réciprocité dans le monde du travail. 

Les coopératives de travail se définissent par trois caractéristiques fondamentales.

Propriété des membres

Premièrement, une coopérative de travail est la propriété de ses membres travailleurs. La structure de propriété collective s’oppose conceptuellement au droit de propriété individuelle, dont relève la logique de la société par actions. Elle repose sur la collectivisation du capital mis au service des besoins communs des membres travailleurs.

Ce principe de propriété constitue la principale distinction d’une coopérative et constitue une réponse aux inégalités culturelles présentes dans les entreprises traditionnelles. Culturellement, être propriétaire est mieux perçu qu’être travailleur. Plus important encore, puisque chaque membre travailleur est également propriétaire, tous sont considérés sur un même pied d’égalité au sein de l’entreprise.

Contrôlée par les membres

Deuxièmement, une coopérative de travail est contrôlée par ses membres travailleurs. Parce qu’ils sont collectivement propriétaires de l’entreprise, tous peuvent et doivent prendre les décisions relatives à ses orientations stratégiques.

Le contrôle est fondé sur la personne plutôt que sur le capital, ce qui se traduit par le principe « un membre, un vote », fondement de la gouvernance démocratique. Ce principe, qui incarne l’idéal d’égalité entre les membres travailleurs, s’appuie sur l’idée que l’être humain et non le capital doit être au cœur des décisions de l’entreprise. Cette caractéristique est aussi une réponse aux inégalités politiques présentes dans les entreprises traditionnelles. Chaque membre travailleur dispose d’un vote égal lors de l’assemblée générale et peut postuler à un siège au conseil d’administration.

Au bénéfice des membres

Troisièmement, une coopérative de travail bénéficie prioritairement à ses membres travailleurs. Dans ce contexte, la notion de « bénéfice » prend deux sens distincts. Le premier est le bénéfice résultant directement de la satisfaction du besoin des travailleurs auquel la coopérative répond, c’est-à-dire obtenir ou conserver un emploi décent. Le second bénéfice est celui de la distribution des surplus financiers réalisés, qui sont partagés entre les membres travailleurs en fonction de leur usage (par exemple, au prorata des heures travaillées). Cette caractéristique est aussi une réponse aux inégalités économiques présentes dans les entreprises traditionnelles. De nombreuses études démontrent que, dans des entreprises de taille équivalente et dans des secteurs d’activité équivalents, les inégalités de salaire sont moindres dans les coopératives de travail, y compris les inégalités entre les hommes et les femmes.

Le théorème de Pangloss

Les coopératives de travail connaissent une certaine popularité dans quelques régions du monde. Cela étant dit, il s’agit aussi d’un exemple fascinant du « théorème de Pangloss ».

Plusieurs recherches démontrent que les coopératives de travail sont au moins aussi productives que leurs homologues capitalistes et que leurs membres profitent d’une qualité de vie au travail élevée.

Malgré cela, elles représentent moins de 3 % du PIB dans la plupart des économies développées. L’économiste britannique Donald A. R. George propose le théorème de Pangloss pour expliquer la faible présence des coopératives de travail dans nos économies contemporaines. Pangloss est le personnage indécrottablement optimiste du roman Candide de Voltaire. Pour Pangloss, « tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

En d’autres termes, aucune réforme n’est souhaitable, car ce qui existe est nécessairement optimal. Ceux qui adhèrent au théorème de Pangloss croient qu’il doit y avoir quelque chose qui ne tourne pas rond dans les coopératives de travail, sinon elles représenteraient une part beaucoup plus importante du PIB qu’elles ne le font réellement. Après tout, dans une économie de marché, il n’y a rien pour empêcher les travailleurs de former une coopérative s’ils croient que cela leur offrirait des avantages supérieurs à ceux disponibles dans une entreprise capitaliste.

Évidemment, le théorème de Pangloss ne tient pas la route pour expliquer pourquoi il y a si peu de coopératives de travail dans le monde. En fait, les préférences des travailleurs dépendent de leurs expériences antérieures. Plusieurs recherches montrent que plus ceux-ci expérimentent le modèle coopératif, plus ils s’y intéressent. 

Malheureusement, il existe de puissants groupes d’intérêts qui se mobilisent pour s’opposer à la création de coopératives de travail. C’est donc de bon augure que le gouvernement québécois soit réceptif à ce modèle pour assurer la survie de plusieurs journaux au Québec.