Nos sociétés ont besoin de l’histoire. Le lecteur de ce journal le constate tous les jours.

François-Olivier Dorais et Martin Pâquet
Respectivement professeur d’histoire à l’Université du Québec à Chicoutimi et à l’Université Laval

Dans un monde où les opinions diverses pullulent et que les fausses nouvelles peuvent facilement leurrer, l’histoire, en visant une compréhension la plus véridique et la plus nuancée possible, offre des perspectives solides pour saisir les enjeux de notre temps. Elle donne sens et signification à notre situation. Elle assure des références pour agir. Elle nous prémunit aussi contre l’instrumentalisation du passé, à l’heure où les communautés de mémoire se multiplient et s’entrechoquent.

Le métier d’historien possède ainsi une pertinence cruciale pour la société québécoise. Par leurs questionnements, les praticiens de ce métier nous permettent de comprendre notre monde contemporain et de lui insuffler du sens dans l’épaisseur de la durée. Au-delà du passe-temps d’érudition et des simples connaissances pratiques, ce métier participe pleinement à la vie de la collectivité : il constitue un service public au sens fort du terme.

Ce service public s’exprime en répondant aux demandes sociales précises telles que l’entretien d’un patrimoine, le développement d’une culture et la définition d’une appartenance commune.

Les réponses historiennes à ces demandes sociales alimentent un dialogue constructif et pluriel sur ce que nous sommes comme individus et comme collectivité. Elles habilitent les citoyens, contribuant ainsi à leur participation active dans la vie civique.

La pratique de l’histoire s’acquiert entre autres au cégep et à l’université, conçus comme des lieux de formation, de développement et de transmission du haut savoir. L’histoire comme discipline contribue à ce haut savoir, particulièrement en termes d’humanités, qui assure un ancrage des individus dans ce grand tumulte des êtres et du temps.

Face à l’urgence climatique, à la rareté des ressources, au choc démographique, à la montée des inégalités et des comportements asociaux, la résilience dont les sociétés de demain devront faire preuve sera aussi bien économique et matérielle que culturelle. Enjeu du présent, l’histoire contribue à préserver et à transmettre la singularité et la diversité des expériences qui façonnent nos sociétés et fondent nos sentiments d’appartenance.

Sur un plan pratique, les cégeps et les universités contribuent à la formation d’une main-d’œuvre qualifiée en histoire, main-d’œuvre constituant la cheville ouvrière de toute une série d’institutions. Que l’on pense aux musées, aux services du patrimoine, aux sociétés d’histoire, aux entreprises culturelles et touristiques, aux médias et journaux, aux centres d’archives et de documentation, aux bibliothèques publiques, aux institutions d’enseignement, aux multiples services de l’administration publique, etc.

Baisse des inscriptions

L’avenir de cette formation est pourtant source d’inquiétude.

En effet, au cours de la dernière décennie, on observe une tendance générale à la baisse des inscriptions dans les programmes universitaires d’histoire de premier cycle à l’échelle nord-américaine.

Bien que l’évolution de la fréquentation des programmes soit soumise à des fluctuations cycliques, cette diminution prend les allures d’une tendance lourde, d’autant qu’elle semble frapper plus durement l’histoire que toutes les autres disciplines des sciences humaines et sociales.

Les départements offrant une formation en histoire au Québec ne font pas exception à cette règle ; les effectifs étudiants y sont aussi en baisse généralisée depuis plusieurs années au premier cycle universitaire. Les données du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur ne mentent pas. En 1992-1993, année record pour les nouvelles inscriptions dans les programmes de premier cycle, 1210 étudiants ont entamé un baccalauréat en histoire au Québec, contre 600 pour 2017-2018, une baisse de moitié au chapitre du recrutement. Après des fléchissements et des remontées, les taux d’inscriptions déclinent de 39 % depuis 2011.

Ce constat trahit une diminution effective de l’attractivité des programmes d’histoire à l’université et, peut-être, une remise en cause de leur pertinence pour les exigences professionnelles d’aujourd’hui. Étonnant paradoxe, alors que la recherche universitaire en histoire au Québec, forte de sa diversité et d’une relève, se porte plutôt bien et que l’histoire continue, à travers les divers enjeux mémoriels et patrimoniaux, de susciter un engouement dans le public.