YouTube est la plateforme la plus utilisée par les jeunes. La vulgarisation scientifique québécoise en est presque absente. Doit-on s’en faire ? Oui ! Pourquoi ? Parce qu’on est en train d’ajouter à la fracture technologique, la fracture intellectuelle… et celle-ci ne cesse de se creuser.

Laurent Turcot Laurent Turcot
Professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire des loisirs

Un sondage mené à l’automne 2019 par la firme Piper Jeffray auprès des adolescents américains nous apprenait qu’ils préfèrent désormais YouTube à Netflix en tant que fournisseurs de contenus vidéo sur demande et que plusieurs s’éduquent à même cette plateforme.

Selon une enquête réalisée par le CEFRIO (2017) sur le visionnement connecté auprès de 500 jeunes de 12 à 25 ans, cette tendance était déjà marquée au Québec en 2017 : alors que 49 % affirmaient préférer Netflix, 80 % portaient leur choix sur YouTube comme plateforme principale de consultation de vidéos en ligne. Plus généralement – et toutes plateformes confondues, – 71 % ont répondu regarder des vidéos en ligne, certaines de ces consultations étant motivées par la recherche d’informations sur des sujets qui les intéressent, objectif d’utilisation d’internet mentionné par 41 % d’entre eux.

Bref, YouTube est au cœur des formes d’apprentissage des jeunes.

Et où sont le Québec et sa vulgarisation scientifique sur YouTube ? Bon, si vous considérez les tutoriels beauté, les frasques quotidiennes d’un homme qui veut payer son taxi avec une carte cadeau ou encore les conseils de vie comme du contenu, alors vous pouvez arrêter de lire tout de suite.

On pourrait ici se contenter de commenter la chose avec un bon mot-clic bien senti du type #élogedelamédiocrité ou encore de lever les yeux au ciel en affirmant des lieux communs sur une jeunesse égocentrique et sans avenir. Au-delà de toutes les critiques convenues qu’on peut entendre, au final, on fait quoi ?

Certains diront que les plateformes de contenu sont multiples, qu’on pense à La Fabrique culturelle de Télé-Québec, à Tou.tv, à Savoir Média, et bien d’autres encore. Oui, je veux bien, mais, qu’on le veuille ou non, la plateforme la plus utilisée par les jeunes reste YouTube.

À regarder nos voisins outre-Atlantique, la reconnaissance des formes de vulgarisation sur YouTube prend des assises de plus en plus solides. Nombre de journaux et de magazines comme Télérama publient des rubriques du type « Le meilleur de YouTube » dans leurs pages et plusieurs émissions de France Culture se servent des youtubeurs pour alimenter des débats et faire écho à cette forme de transmission de connaissance.

Pourquoi retrouve-t-on si peu de chaînes de vulgarisation au Québec ? Peut-être parce que la technologie fait peur.

Il n’est pas donné à tous de se saisir d’une caméra, de se filmer et de faire du montage. Pourtant, tous les téléphones intelligents, que possède une large part de la population, possèdent une caméra HD et une prise de son de grande qualité. Ajoutons les applis et les logiciels de montage gratuits qu’on peut apprendre en regardant une vidéo… sur YouTube, et hop, il ne manque que le contenu !

Et les chercheurs ? Les professeurs ? Pourquoi ne le font-ils pas ? « Ils n’ont pas le temps », diront certains, et ils auront raison. Cependant, quand la question même de notre utilité (je pense ici surtout aux sciences humaines) est systématiquement remise en question par des programmes gouvernementaux qui cherchent à rendre toute forme d’éducation rentable du point de vue économique, ne serait-il pas temps d’investir l’espace public afin de démontrer le bien-fondé de la littérature, de l’histoire, de la philosophie, de la sociologie ou de l’anthropologie ?

Cette démarche n’est pas éloignée des ateliers « Mardi, c’est wiki ! » mis sur pied par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et favorisant la participation citoyenne ; ils « visent à améliorer le contenu francophone de Wikipédia, à augmenter le nombre de contributeurs québécois et à mieux faire connaître le Québec, la Nouvelle-France, le Canada français ou, plus largement, l’Amérique française ».

Faire un « usage public de la raison », comme le disait Emmanuel Kant en 1784, est aujourd’hui synonyme de prise de parole dans l’espace public et comme l’espace public devient de plus en plus numérique, ne serait-il pas le temps de proposer de petites capsules de vulgarisation, véritable antidote à la futilité et à la frivolité ? Oui ! N’attendons pas, lançons-nous ! Tous ceux qui ont à cœur de faire vivre l’esprit critique, mettons-nous au diapason et allons proposer ce que nous faisons de mieux : le contenu.