Dans un texte paru dans le 14 septembre 2018 dans La Presse, Jonathan Livernois, professeur à l’Université Laval et auteur de La révolution dans l’ordre – Une histoire du duplessisme (Boréal, 2018), soulignait que si le chef de l’Union nationale maîtrisait comme pas un l’art de naviguer à vue, François Legault et son parti savaient également y faire.

Gérard Beaudet Gérard Beaudet
Urbaniste émérite, professeur titulaire à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal

Il ajoutait que ce qui, dans la CAQ, lui rappelait le plus clairement l’Union nationale résidait dans la capacité de donner aux Québécois une représentation du temps hors des secousses de l’Histoire.

Depuis son arrivée au pouvoir, le premier ministre et son parti semblent résolument déterminés à donner raison à Livernois. Manifestement, on improvise et navigue à vue, comme le montrent les dossiers de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), de la création des maternelles 4 ans, de la construction du troisième lien, de l’abolition des commissions scolaires et du test des valeurs québécoises. On prétend, pour se justifier, faire preuve de pragmatisme.

Or, ce pragmatisme occulte un désaveu de tous ceux dont les avis devraient compter, un désaveu que n’aurait pas désapprouvé Maurice Duplessis. Comment interpréter autrement la réplique du premier ministre aux questions qui lui ont été posées sur la pertinence du troisième lien, lui qui a répondu qu’il ne croyait tout simplement pas aux études évoquées ? Une position partagée par son ministre des Transports dans le même dossier, ce dernier n’hésitant pas au surplus à formuler, à l’encontre des avis des experts, les justifications les plus loufoques. L’entêtement du ministre de l’Immigration face aux mises en garde des hauts fonctionnaires dans le dossier du PEQ témoigne de la même attitude.

Mais il y a pire. Pour rendre plus recevable cette improvisation qu’on assimile à du gros bon sens — après tout, affirme-t-on, c’est ce que la population veut —, on brasse un vieux fond de provincialisme qui a notamment été à la source d’un anti- intellectualisme durable au Québec et qui teinte toujours notre rapport collectif à l’éducation. N’est-ce pas ce dont témoignent les propos du premier ministre quand il soutient que l’opposition des universités et des cégeps à la réforme du PEQ est essentiellement motivée par des préoccupations économiques ? Comme si des institutions étaient des entreprises. Et comme si l’héritage de la commission Parent était réductible à la seule augmentation du nombre de diplômés des études supérieures et à leur contribution à la sphère de l’économie. Il s’agit là, on en conviendra, d’une bien pauvre conception de l’éducation. Or, si elle est avancée, c’est qu’une partie de l’électorat y est réceptive.

Certes, la CAQ n’a pas inventé la mobilisation des vieux réflexes provincialistes à des fins électoralistes et de gouvernance. Le Québec possède une riche tradition en la matière, une tradition bien vivante, comme l’a révélé il y a quelques années le projet de charte des valeurs piloté par le Parti québécois. Mais, du côté de la CAQ, on se montre particulièrement insistant.

La conception de l’enseignement supérieur défendue par la CAQ n’est pas seulement trivialement opportuniste, elle témoigne d’une incompréhension profonde du rôle que joue l’éducation dans nos sociétés.

Tout a été dit ou presque ces derniers jours à ce sujet. Je me contenterai de suggérer que la vision de l’éducation supérieure proposée par le premier ministre et son ministre de l’Immigration renvoie in fine à une vision du Québec destinée à rassurer ceux et celles qu’inquiète, voire qu’indispose l’évolution actuelle de la société.

On ne ferme certes pas les portes, mais on en contrôlera sévèrement le franchissement. On sera sélectif. N’entreront que ceux et celles qui répondront à des critères d’admissibilité établis en fonction de besoins précis. Or, ces besoins, outre qu’ils ont été circonscrits en totale improvisation, l’ont d’emblée été en fonction d’une conception qui se veut rassurante pour l’avenir. Pour le gouvernement Legault, faire le pari d’un avenir ouvert est par trop risqué. Le Québec doit être préservé des aléas du temps présent et des mauvaises surprises que pourrait lui réserver l’avenir.

La réforme du PEQ ne relève donc pas exclusivement d’une conception stratégique — et étroitement économiste — de l’immigration. Elle n’est pas davantage exclusivement arrimée à une politique de développement économique. Elle révèle en effet, par ce qu’elle tait, les atavismes d’un provincialisme qui ne demande qu’à être sollicité pour se manifester. L’adhésion du gouvernement Legault au libéralisme économique ne doit pas faire illusion. Comme dans le duplessisme, ce libéralisme cohabite avec un conservatisme social aux racines profondes. Il y a certes lieu de s’en inquiéter.