Décidément, les changements climatiques commencent à mener certaines personnes au bord de la folie. Et je ne parle pas de tous ces messieurs d’un certain âge qui s’en prennent sans gêne à une jeune fille de 16 ans uniquement parce qu’elle hurle parfois malhabilement sa colère bien justifiée.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

En plus de l’écoanxiété devenue un trouble reconnu, des propositions plus loufoques les unes que les autres défient aussi la chronique internationale. La dernière qui m’a fait sourire est celle d’un scientifique suédois à la vision très radicale. Convaincu que l’industrie de la viande a une grande part de responsabilité dans les bouleversements climatiques planétaires, le professeur Magnus Söderlund ne suggère rien de moins que le cannibalisme comme solution de remplacement à la bidoche animale.

Ne sautez pas au plafond. Il est vrai que dans les temps anciens, chez quelques peuplades planétaires, capturer quelqu’un du village voisin a déjà été une façon de se procurer des suppléments de protéines. Mais, comme disait un grand sage qui n’est pas mon grand-père, un jour, quelqu’un s’est rendu compte qu’il était beaucoup plus rentable de faire travailler les captifs pendant toute leur vie que de les manger en un seul repas. C’est là que le cannibalisme a cédé la place au capitalisme et on est passé de la prédation de l’Homme par l’Homme à cette exploitation de l’Homme par l’Homme qui est au centre de la crise climatique. Et quand on y pense, le capitalisme aussi est un cannibalisme dans lequel manger celui qui nous précède et devenir la nourriture du plus gros qui nous suit est la loi fondamentale. Malheureusement, ce cannibalisme-là fait bien plus partie du problème que de la solution dont parle le très original professeur.

Ce très original savant ne recommande rien de moins qu’un cannibalisme sensu stricto pour lutter contre les changements climatiques. Il est vrai, explique le scientifique, que ce tabou est bien profond chez l’humain, mais en essayant une ou deux fois, on pourrait peut-être découvrir un petit goût de revenez-y. Voilà, je viens de relayer le message. Pour celui qui cherche à diminuer son empreinte écologique, il ne reste plus qu’à aimer son prochain médium ou bien cuit. Imaginez, plus besoin d’embaumer le grand-père, c’est lui qui embaume la maison en mijotant pour de vrai dans le sirop d’érable. Je suis même certain que pour bien accompagner le défunt, François Chartier pourrait nous trouver un vin un peu plus élaboré que la piquette de messe qui aide à faire passe le corps du christ.

Soyons sérieux !

Pourquoi en arriver là si on peut simplement faire sa part en devenant végétarien ou végane ?

Même si le défi climatique nécessite d’énormes changements politiques, il faut tout de même saluer les petits gestes de tous ces gens qui ont opté entre autres pour la philosophie du zéro déchet, le déplacement en transport en commun ou une alimentation sans – ou avec peu de – protéines animales.

Vous connaissez certainement l’argument très populaire dans les milieux environnementalistes qui raconte que si on vivait tous comme des Américains, il nous faudrait quatre planètes. Il est tout aussi vrai que si l’on mangeait moins de protéines animales, notre impact sur la biosphère serait bien moins épouvantable. Mais, plus évocateur que cette image de planètes multiples, il y a dans l’histoire de la vie sur Terre une grande révolution qui nous rappelle un peu mieux pourquoi opter pour un régime végétarien peut être un choix durable et porteur de succès évolutifs. Un exemple évoqué dans le fantastique bouquin Abeilles : la dernière danse ? du biologiste américain Thor Hanson.

Pour trouver les balbutiements de cette révolution, il faut remonter au crétacé (-145 à -66 millions d’années). Pendant que les dinosaures régnaient encore en maîtres incontestables sur la Terre, un groupe particulier de guêpes appartenant à la famille des sphécidés se préparaient à délaisser les proies dont elles se nourrissaient et à devenir véganes. Pour cause, au début du crétacé sont apparues les premières plantes à fleurs. Malheureusement, cette révolution des plus importantes de l’histoire du vivant a été masquée par notre obsession pour les gros reptiles. Il faut avouer que Jurassic Park fait tout de même un meilleur film d’action que Jardin botanique. Ces guêpes qui ont évolué pour devenir végétariennes allaient simplifier grandement et durablement leur façon de se nourrir. En effet, il est bien plus facile de butiner une fleur que de risquer sa vie à capturer des proies pour soi et pour ses petits. Dans ce partenariat unique, les hyménoptères assurent la reproduction des espèces qu’ils pollinisent en échange d’un nectar sucré et de grains de pollen riches en protéines pour sustenter leur progéniture.

Depuis leur déclaration mutuelle d’amitié au crétacé, la coévolution entre les abeilles et les plantes nous a donné, en grande partie, l’incroyable diversité et beauté florale qui nous émeut chaque printemps.

Les plantes à fleurs se sont colorées, parfumées et ont adapté les formes de leurs fleurs pour mieux attirer et recevoir les abeilles. Par rapport à leurs ancêtres guêpes, le corps des abeilles aussi a changé de forme pour faciliter leur entrée dans les corolles de telle ou telle autre fleur. Avec le temps, les butineurs ont même développé ces pattes poilues qui leur permettent de ramasser et emporter les boules de pollen gracieusetés des amis chlorophylliens. En résumé, disons simplement que durant leur très longue coexistence associative, les fleurs ont façonné les abeilles et les abeilles ont redessiné les fleurs. Les gains évolutifs pour les deux associés ne se sont pas fait attendre. Depuis cette révolution végétarienne du crétacé, il y a aujourd’hui trois fois plus d’espèces d’abeilles que d’espèces de sphécidés sur la Terre. Grâce aux amis végétariens, de très minoritaires au crétacé, les plantes à fleurs représentent aujourd’hui 80 % de la flore terrestre incluant les espèces qui nous nourrissent. C’est un peu plus de 35 % de la production agricole planétaire qui provient du travail des abeilles.

L’évolution des abeilles est un bel exemple pour nous rappeler qu’avec notre démographie toujours galopante, opter pour un régime végane, végétarien, flexitarien ou même diminuer sa consommation de viande sont de pertinentes façons d’habiter durablement la Terre. Pas besoin de verser dans le cannibalisme post-mortem, comme le recommande le professeur Magnus Söderlund, qu’on devrait peut-être rebaptiser Magnus Poirier.