« C’était mieux à l’époque du président Ben Ali. La démocratie, cela ne fonctionne pas en Tunisie. Nous, les Arabes, on marche juste au bâton ! »

Christian Dufour Christian Dufour
Collaboration spéciale

J’ai failli m’étouffer en entendant cette réponse du chauffeur du taxi que je venais de prendre à l’aéroport de Tunis. Je lui avais posé une question sur l’état du pays où je n’étais pas venu depuis la « révolution du jasmin », en 2011.

Doux Tunis

Une semaine plus tard, ce qui m’avait frappé, c’était moins que la démocratie tunisienne ne marchait pas que le fait que le dinar avait perdu la moitié de sa valeur. Le niveau de vie avait baissé de façon importante pour ces Tunisiens ordinaires intéressant peu les médias internationaux, avant tout préoccupés par l’expérience démocratique là-bas.

Cette ville de Tunis si attachante, c’est plus usée et plus défraîchie qu’on la retrouve, faute moins de rénovation que de simple entretien. Un signe parmi d’autres, ce sont ces téléphones cellulaires plus rares dans des cafés et des restaurants souvent sans WiFi.

C’est inquiet que j’ai quitté une Tunisie sans doute plus libre et plus démocratique, mais où le moral du monde ordinaire semblait en berne. 

PHOTO MOSA’AB ELSHAMY, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Les Tunisiens aux urnes en octobre dernier

Vient d’être élu président Kaïs Saïed, un candidat indépendant très idéaliste dont la grande priorité est la réforme en profondeur du système politique.

Comment ne pas être inquiet pour un pays dont les gouvernants ne se sont pas préoccupés d’économie depuis le départ de Ben Ali, une Tunisie où la démocratie est associée à une baisse du niveau de vie de la population ?

Tournant algérien

On disait naguère que l’Algérie était un pays riche – manne pétrolière et gazière oblige – dont les habitants étaient pauvres.

Ce n’est plus aussi vrai, ladite manne ayant été redistribuée pour une part non négligeable à une nouvelle classe moyenne souvent éduquée.

Un effet pervers de l’affaire est que le travail est peu valorisé dans une Algérie qui ne produit pas grand-chose, le tourisme restant pour l’essentiel inexistant alors que 94 % des exportations du pays – 94 % ! – étaient liées en 2018 à une énergie dont les prix se sont effondrés ces dernières années.

On a vanté à juste titre la façon admirable dont la jeunesse algérienne a réussi, par des manifestations hebdomadaires non violentes, à chasser l’infâme clique des Bouteflika. On n’a cependant pas trouvé le moyen de renouveler un pouvoir algérien opaque sous contrôle militaire.

PHOTO FATEH GUIDOUM, ASSOCIATED PRESS

« Croisons les doigts pour un peuple valeureux qui mérite mieux », écrit Christian Dufour au sujet des Algériens. Sur la photo, manifestation contre le gouvernement, le 1er novembre dernier à Alger.

L’approche du tout ou rien à la française (« Enlevez-les tous ! ») adoptée par les contestataires, jointe à l’absence de tradition démocratique, handicape un pays où les élections, plusieurs fois remises, sont discréditées, perçues comme une façon pour le pouvoir existant de se maintenir en place.

L’Algérie, qui a eu plus que sa part de drame depuis un demi-siècle, semble être dans un dangereux cul-de-sac. 

Croisons les doigts pour un peuple valeureux qui mérite mieux.

Le roi du Maroc

Quand on arrive de Tunis, Casablanca frappe par son dynamisme. Les cellulaires sont partout, chaque café a le WiFi, alors qu’on peut aller de la métropole marocaine à Tanger en deux heures et quart en TGV.

Ici, pas de pétrole ni de grandes expérimentations politiques ; juste une bonne vieille monarchie jointe à un embryon de démocratie. Mohamed VI vient de fêter ses 20 ans de règne dans un pays éminemment imparfait où l’espoir d’un avenir meilleur subsiste même si tout le monde semble frustré.

Le Maroc bénéficie de la force stabilisatrice d’une longue tradition politique et religieuse ; c’est une société conservatrice qui n’est pas totalement fermée au changement.

Les problèmes économiques sont là avec leurs impacts dévastateurs sur une population beaucoup trop pauvre. 

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Casablanca

Les inégalités sont scandaleuses, les Marocains qui ont réussi ayant tendance à regarder de haut ceux qui ne l’ont pas fait.

Cela dit, il existe au Maroc un tissu économique plus sain qu’en Algérie alors que, contrairement à la Tunisie, le développement semble une préoccupation pour une partie des dirigeants.

Contradictions marocaines

L’exception marocaine brouille les cartes auxquelles on est habitué dans cette région du monde.

Si les perturbations dans des nations aussi variées que la Catalogne, l’Irak, la Bolivie, le Chili, le Pakistan ou le Liban devaient gagner le Maroc, ce serait un signe clair que le monde tout entier est entré dans une période de tourmente.

Le pays sera-t-il capable de continuer à composer avec ses nombreuses contradictions et dualités, en tout premier lieu le conservatisme profond des couches populaires musulmanes qui contraste avec les aspirations à la modernité d’une partie des élites et des jeunes ?

Les promoteurs de la démocratie et du développement économique trouvent l’évolution beaucoup trop lente dans un pays où les islamistes exercent le pouvoir de façon limitée, Mohamed VI gardant le contrôle des principaux leviers de l’État.

Dans les autres pays arabes, c’est un islamisme rétrograde qui sort souvent gagnant de ce genre de dynamique, quand ce n’est pas la guerre et l’anarchie.

Pour l’heure, le Maroc semble l’endroit où un islam modéré se conjugue avec un début de démocratie, un pays où l’on préfère une frustrante évolution graduelle aux expérimentations plus spectaculaires des sœurs tunisienne et algérienne.