Dans les années 60, le Canada traversait une crise d’unité nationale.

Valérie Lapointe-Gagnon Valérie Lapointe-Gagnon
Collaboration spéciale

Montée des mouvements indépendantistes au Québec, revendications d’autonomie de certaines provinces face à cet État fédéral jugé trop centralisateur, crainte de l’américanisation, questionnements sur le caractère distinct du Canada, infériorité économique des Canadiens français ; le « mal canadien » se déclinait en nombreux symptômes. Le Québec était aussi secoué par des changements majeurs avec la Révolution tranquille et l’ouverture de vastes chantiers de réflexion sur l’avenir de la province et la démocratisation de son système d’éducation.

Les universités, où les sciences humaines et sociales connaissaient un âge d’or, ont joué un rôle essentiel dans la compréhension de ces bouleversements.

Les chercheurs et les étudiants ont été de plusieurs combats et ont mis en lumière des rapports de force entre les langues, entre les classes ou entre les genres qui nuisaient à l’épanouissement de la société. À titre d’exemple, le bureau de la recherche de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a embauché une pléthore d’historiens, de sociologues, de politologues, de juristes et de démographes qui ont produit plus d’une centaine d’études auxquelles on se réfère encore aujourd’hui pour comprendre la Constitution ou les liens entre la langue et la culture.

La commission Parent sur l’éducation au Québec a bénéficié des lumières de la littéraire Jeanne Lapointe et du sociologue Guy Rocher, au même titre que la commission Bird sur la situation de la femme au Canada a rassemblé des spécialistes en sciences humaines et sociales qui ont contribué à dévoiler l’ampleur des inégalités entre les hommes et les femmes.

Pourquoi ce long préambule pour rappeler cette époque ? Parce que nos universités, au Québec et ailleurs au Canada, manquent d’amour. Et les facultés de sciences humaines et sociales sont souvent les premières touchées par des politiques ou des compressions budgétaires adoptant une logique comptable à courte vue.

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En Alberta, « les étudiants des collèges et des universités pourront voir leurs droits de scolarité augmenter de 7 % par année pour les trois prochaines années », souligne Valérie Lapointe-Gagnon.

Il y a eu l’austérité libérale dont les universités québécoises gardent des stigmates. En Ontario français, le « jeudi noir » du 15 novembre 2018, où le gouvernement de Doug Ford a suspendu le projet de l’Université de l’Ontario français, a laissé des traces dans la mémoire. Plus récemment, la réforme de l’immigration du ministre Simon Jolin-Barrette aurait eu des effets délétères dans les collèges et les universités du Québec, les privant de l’apport des étudiants étrangers dans les programmes jugés moins arrimés aux besoins du marché.

Dans les deux derniers cas, ces attaques frontales ou détournées ont provoqué une levée de boucliers, témoignant d’une solidarité salutaire et permettant un recul.

Une attaque est par contre davantage passée sous le radar : celle du gouvernement conservateur de Jason Kenney envers les établissements d’enseignement postsecondaire.

Le premier ministre de l’Alberta ne manque pas d’attirer l’attention depuis son élection au printemps 2019. Virulent critique du gouvernement libéral de Justin Trudeau, partisan de la décentralisation du fédéralisme, fervent défenseur des intérêts du pétrole, il souhaite un fair deal pour les Albertains.

Avec le premier gel est aussi arrivé son premier budget le 24 octobre dernier. Rien pour réchauffer les cœurs des populations déjà précarisées. Les étudiants des collèges et des universités pourront voir leurs droits de scolarité augmenter de 7 % par année pour les trois prochaines années. Dans une province avec une économie à repenser et où les taux de diplomation universitaire demeurent parmi les plus bas au pays, cette mesure ne semble pas avisée.

Avec cet exercice financier, le gouvernement témoigne d’un anti-intellectualisme étouffant en réduisant les possibilités d’avenir des jeunes venant de milieux moins favorisés et en coupant les vivres de manière radicale aux collèges et aux universités, qui voient leurs budgets amputés de plus de 10 %.

On dira qu’en ces temps moroses, tout le monde doit « faire sa part » dans la province de l’or noir, mais il y en a des plus chanceux que d’autres, notamment les universités catholiques qui ne souffriront d’aucune compression.

Phénomène particulièrement inquiétant, le budget vient aussi réviser la façon de financer l’éducation postsecondaire en introduisant un indice de performance dans les fonds accordés aux établissements. Bien qu’il reste un flou autour de la définition même de la performance, il est déjà possible d’affirmer sans trop avoir peur de se tromper que les facultés de sciences humaines et sociales sont promises à un avenir difficile.

Ce qui se dégage de ce portrait assez sombre est l’image négative que l’on renvoie des universités. Comme si elles étaient un fardeau fiscal.

Les grands chantiers de réflexion ne manqueront pas dans l’avenir : réconciliation avec les autochtones, affirmation des régionalismes avec le sentiment d’aliénation de l’Ouest, transition énergétique. Nous avons besoin des universités et de celles et ceux qui en sortent, porteurs de nouvelles idées, pour s’y atteler. Foyers culturels, moteurs économiques, semeuses d’espoir et de vocations, les universités méritent mieux que de vivre sur le respirateur artificiel.

Une réflexion s’impose plus que jamais sur la place que nous souhaitons leur donner. Parallèlement, il faut aussi nourrir la réflexion sur le rôle des sciences humaines et sociales au sein de ces universités. À un moment où les technologies nous isolent ou nous renvoient à notre nombril, les sciences humaines et sociales permettent de sortir de soi, de connecter avec l’universalité et de développer cet esprit critique qui semble faire tellement peur à certains gouvernements.