Le gouvernement Legault cherche à adopter des mesures qui réduiraient, en fin de compte, le nombre d’immigrants arrivant au Québec. Les réponses offertes aux mesures proposées sont, cependant, faibles et sans qualité. La plupart étaient centrées sur des sophismes économiques sans valeur.

Vincent Geloso Vincent Geloso
Collaboration spéciale

Je vais vous proposer un meilleur argument contre les mesures du gouvernement Legault en matière d’immigration. Vous pourrez ignorer tous les autres.

Prenons un Nigérian moyen. Étant donné le PIB per capita du Nigeria, s’il demeure dans son pays, son revenu se situera aux alentours de 1900 $ US. En le laissant venir au Québec, son revenu grimpera à environ 35 000 $ US. Il a toujours le même capital humain, la même expérience et les mêmes talents, mais il sera 18 fois plus riche seulement parce qu’on le laisse changer son lieu de résidence.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

« Si on éliminait les barrières à la mobilité des individus, les gains grossiraient l’économie mondiale d’entre 50 % et 150 % », soutient Vincent Geloso, professeur adjoint en économie au King’s University College.

Pourquoi donc ? Parce qu’il sera apparié avec davantage de capital ici, ce qui augmentera sa productivité et donc son revenu. Il sera aussi apparié avec des institutions qui, selon toutes les bases de données qui mesurent la qualité de celles-ci, respectent davantage ses libertés économiques et donc la capacité de cet immigrant à faire fructifier ses talents.

Les économistes Lant Pritchett (Université Harvard) et Michael Clemens (Centre for Global Development) ont essayé de répliquer ce petit exercice intellectuel en utilisant des méthodes plus avancées. Leur but était d’essayer de comparer les immigrants aux États-Unis avec leurs équivalents dans leurs pays d’origine afin de mesurer la différence de revenu. Pour les pays les plus pauvres, les gains en revenu de l’immigration sont de l’ordre de plus de 1000 % ! Même pour les pays un peu plus riches comme le Pakistan et le Chili, les gains sont de l’ordre de plus de 200 % !

Une autre étude récente, produite par quatre économistes et publiée par le National Bureau of Economic Research, a confirmé ce résultat par un mécanisme différent. Ces économistes ont comparé le revenu des parents ayant immigré au pays et celui de leurs enfants entre 1880 et 2010. Le but était de mesurer la mobilité sociale des immigrants relativement à celle des natifs du pays d’accueil. Le résultat ? Puisqu’ils peuvent choisir le meilleur endroit dans lequel s’établir lorsqu’ils arrivent, les immigrants exhibent des taux de mobilité sociale ascendante nettement supérieurs à ceux des populations natives. Ainsi, les enfants des immigrants se retrouvent sur une piste ascendante incroyable relativement à ce qui aurait pu se produire s’ils n’avaient pas pu immigrer.

C’est pour cela qu’on peut parler de l’immigration comme du programme le plus efficace de lutte contre la pauvreté dans le monde.

Pritchett et Clemens parlent de l’immigration comme un milliard de dollars traînant sur le trottoir. Ceci revient dire qu’il s’agit d’une des manières les plus faciles de s’enrichir. Afin de mettre ce chiffre en contexte, si on éliminait toutes les barrières au commerce international (ce qu’on devrait faire dans tous les cas), l’économie mondiale grossirait d’environ 5 %. Si on éliminait les barrières à la mobilité des individus, les gains grossiraient l’économie mondiale d’entre 50 % et 150 % – d’où le milliard de dollars sur le trottoir. Il s’agit donc, de très loin, de la politique la plus efficace afin d’éradiquer la pauvreté dans le monde.

Pourquoi priver les immigrants de ces bénéfices en les laissant venir ici ? Étant donné l’ampleur des bénéfices en jeu, il faut vraiment que les preuves avancées par les partisans de restrictions plus sévères soient en béton.

En plus, la littérature empirique sur le sujet de l’immigration est assez claire : les immigrants génèrent aussi des bénéfices pour la majorité de la population d’accueil. Certes, il y a des débats sur l’ampleur et la distribution de ces bénéfices. Cependant, étant donné les gains massifs pour les immigrants eux-mêmes, ne serait-il pas mieux de les laisser venir et de prendre une partie des bénéfices pour compenser les perdants potentiels (s’il y en a) ?

Les gains potentiels au net de l’immigration sont clairs et indéniables, toute mesure qui cherche à nous en priver constitue un pas en arrière. Les meilleurs arguments sont ceux qui imposent à l’autre partie le devoir d’arriver avec un argument équivalent ou supérieur. Puisque le meilleur argument en faveur de restrictions plus sévères est infiniment plus faible que le meilleur argument en faveur d’assouplir les restrictions existantes, la bataille intellectuelle est gagnée. Il ne faut jamais abaisser la barre intellectuelle en utilisant un argument facile. Si on commet cette erreur, on soulage un adversaire intellectuel d’un fardeau puisqu’il n’a pas besoin de s’imposer le même fardeau intellectuel. Et pourtant, c’est ce que les critiques du gouvernement Legault font présentement lorsqu’ils utilisent des arguments simplistes pour parler d’immigration.