Les médecins québécois sont parmi les mieux payés du monde industrialisé.
Au nombre de 242 par 100 000 habitants, ils gagnent davantage que leurs collègues de l’Ontario et presque deux fois plus que leurs collègues de France, qui sont au nombre de 331 par 100 000 habitants. En 2018-2019, la rémunération des médecins représente 8 milliards de dollars sur un budget québécois en santé d’environ 40 milliards. Ainsi, le revenu annuel moyen des 20 300 médecins du Québec atteint 400 000 $ par année. Comment en sont-ils arrivés là ?

Jean-Claude Bernatchez Jean-Claude Bernatchez
Professeur titulaire en relations industrielles à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Tout commence par la mise en vigueur de l’assurance hospitalisation et l’annonce de l’assurance maladie, sous le gouvernement de Jean Lesage, dans les années 60. Les médecins, y craignant l’étatisation de leur profession, recourent massivement au syndicalisme sous deux formes. Les médecins-résidents, fonctionnaires ou salariés, s’organisent sous le Code du travail à l’instar des autres employés de l’État. Quant aux médecins exerçant dans le cadre de la nouvelle Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), soit la vaste majorité d’entre eux, ils se syndicalisent sous l’égide de la Loi sur les syndicats professionnels du Québec.

Cela a fait naître la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) et la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ). Dans les deux cas, une cotisation syndicale obligatoire est retenue par la RAMQ sur la rémunération à verser aux médecins afin qu’elle soit remise à la FMOQ et la FMSQ.

C’est ainsi dans un « atelier syndical fermé » que la rémunération des médecins québécois fut négociée.

Ce système de négociation juxtapose le meilleur du corporatisme et du syndicalisme. Sur le plan corporatiste, dotés d’une excellente formation, les médecins sont incontournables. En effet, la Loi médicale leur réserve 12 activités dont l’essentiel consiste à « évaluer et à diagnostiquer toute déficience de la santé chez l’être humain […], à prévenir et à traiter les maladies dans le but de maintenir la santé, de la rétablir ou d’offrir le soulagement approprié des symptômes ». Leur autorité professionnelle se traduit essentiellement par la prescription médicale qui encadre l’exercice des autres professionnels de la santé.

Poids politique

En outre, dans une perspective syndicale, les médecins peuvent actualiser en tout temps des stratégies de contraintes contre l’État payeur en allongeant, par exemple, des listes d’attente déjà trop longues. Leur poids politique est déterminant. D’ailleurs, les présidents de la FMOQ et de la FMSQ sont membres du C.A. de la RAMQ.

Chance au destin, le président de la FMSQ, le Dr Gaétan Barrette, devient ministre de la Santé en 2014 avec comme patron, le Dr Philippe Couillard.

Ainsi, le ministre de la Santé devait refuser ou accorder des demandes de rémunération qu’il avait lui-même déjà formulées.

Cette situation singulière n’a pas eu que des avantages. Fondée ou non, elle a induit dans la population québécoise une perception de méfiance à l’endroit de la rémunération des médecins, sans compter qu’elle a fouetté les attentes d’autres strates sociales vers le haut. Par exemple, les infirmières demandent actuellement une hausse salariale excédant 21 % sur trois ans. Par surcroît, un Québec vieillissant exige davantage de médecins, ce qui favorise en soi une rémunération haussière. Toutefois, des contraintes budgétaires imposent de choisir entre leur nombre et leur niveau de rémunération.

Une réduction des coûts postule de modifier la valeur monétaire des actes médicaux dans un système public où les médecins n’ont au fond qu’un seul client payeur : la Régie de l’assurance maladie du Québec. C’est dans ce contexte de politisation de la médecine que le premier ministre François Legault souhaiterait récupérer 1 milliard de dollars d’une structure salariale qui semble vouloir s’emballer. Mais à ce sujet, il y a loin de la coupe aux lèvres. Les habiles stratégies antérieures des syndicats de médecins ainsi que leur influence politique, juxtaposées à leurs privilèges corporatistes, présagent a priori d’un futur sans rupture avec le passé. 

Cela dit, les besoins en santé et l’opinion publique peuvent favoriser l’émergence d’un modèle médical plus accessible à un coût qui tiendrait compte des réalités économiques du Québec. Quant à l’attachement des Québécois à l’endroit de leurs médecins, il est vraisemblablement là pour rester.