Le projet de loi 40 s’intitule Loi modifiant principalement la Loi sur l’instruction publique (LIP) relativement à l’organisation et à la gouvernance scolaires. Or, l’adverbe « principalement » cache une transformation bien plus profonde que celle qui vise les structures des commissions scolaires.

Jacques Cherblanc Jacques Cherblanc
Directeur de l’Unité d’enseignement en études religieuses, en éthique et en philosophie de l’Université du Québec à Chicoutimi

En effet, sous le couvert de cette promesse électorale, le Ministère projette aussi de supprimer toute trace du rôle de l’école dans le cheminement spirituel de l’élève ; ce dont il n’a jamais été question dans aucune campagne électorale.

Il semble que personne ne s’en soit aperçu ou ne s’en soucie. Il est vrai que cette suppression du « spirituel » dans la LIP est habilement présentée comme purement formelle, comme s’il s’agissait d’archaïsmes du temps de la confessionnalité scolaire*.

Or, il n’en est rien.

La reconnaissance du rôle de l’école dans le cheminement spirituel de l’élève a été ajoutée dans la LIP en 2000, lors, justement, de la laïcisation du système scolaire.

Parmi les trois raisons d’être de l’école publique dans cette loi (article 36), on retrouve : « Faciliter le cheminement spirituel de l’élève en vue de son épanouissement ». Trouver le « cheminement spirituel » en si bonne place s’explique par la vision de l’éducation au Québec qui reconnaît « l’acte d’éduquer dans sa totalité ».

Il ne s’agit pas seulement de former des travailleurs, mais plus globalement de faire grandir les élèves, de les amener à connaître, mais aussi à être. C’est dans cette perspective humaniste que la reconnaissance légale du cheminement spirituel doit se comprendre.

Le spirituel et non la religion

Il ne faut pas confondre vie spirituelle et religion. Or, ce dont il est question dans la LIP, c’est bien de cheminement spirituel et pas de religion. L’école a un rôle dans le développement spirituel des élèves, mais elle ne s’occupe pas de religion, qui est du ressort de l’enfant et de sa famille. La LIP est donc bien laïque ; la vie spirituelle n’étant pas l’apanage des religions.

Le Ministère à l’envers de l’évolution scientifique

Il est réellement troublant de constater cette volonté du Ministère alors que les publications scientifiques actuelles, basées sur des données probantes, insistent au contraire sur l’importance de cette dimension.

L’accompagnement spirituel des élèves permettrait notamment de prévenir les radicalisations, les manifestations de stress et d’anxiété, le décrochage, etc., et permettrait au contraire de favoriser les choix professionnels, l’empathie, le bien-être psychologique et même la santé physique. Le Québec est actuellement leader en cette matière avec une intégration pleine et entière du spirituel dans la LIP.

Un service complémentaire « dédié »

En théorie, l’accompagnement spirituel appartient à toute l’équipe-école même si un service éducatif complémentaire en a aujourd’hui plus particulièrement la charge : le service d’animation spirituelle et d’engagement communautaire. La fin des commissions scolaires et le retrait du « cheminement spirituel » de la LIP menacent directement ce service à l’élève. C’est aussi l’esprit fondamental de la LIP qui est menacé.

Ouvrir le débat sur les enjeux fondamentaux du projet de loi

Ainsi, supprimer le cheminement spirituel de la LIP, c’est réduire davantage le rôle de l’école aux dimensions utilitaires de l’éducation. Et c’est ôter tout ce qui permet à l’élève de travailler son humanité, son « intériorité » : donner un sens à sa vie, clarifier ses valeurs, développer son autonomie face aux grandes questions de l’existence et aux enjeux planétaires…

C’est donc réduire l’école à enseigner le « comment faire » sans accompagner les élèves dans le « pourquoi faire ».

Le projet de loi 40 modifie donc bien plus que les structures de l’administration scolaire. Il touche fondamentalement à la philosophie de l’éducation québécoise. Et cela devrait se faire de façon claire, ouverte et avec beaucoup de prudence, plutôt que noyé sous des enjeux d’un tout autre ordre.