Marie-Claude Lortie et Jean-Martin Fortier nous proposent de faire le tour des grands enjeux de notre agriculture et nous démontrent qu’il est possible de transformer le modèle agricole en faisant de meilleurs choix et, pourquoi pas, en jardinant soi-même.

Il fut une époque où protéger notre langue et notre culture était une question de survie. Sans elles, au Québec, nous étions confrontés à une menace affolante : disparaître comme entité culturelle.

Parler français et vivre en français nous permettait de continuer à exister différemment et de réclamer, par le fait même, le droit de faire des choix distincts de ceux de nos imposants voisins.

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Marie-Claude Lortie

Mais si notre langue et notre culture nous définissent comme peuple distinct, notre territoire nous définit tout autant : ses lacs, ses forêts, ses villes et villages, sa nature, ses gens, ses ressources. Notre agriculture, qui nous nourrit, est un pilier de ce monde qu’on a embrassé et bâti, un ingrédient essentiel qu’on oublie beaucoup trop souvent.

L’agriculture est au cœur de nos vies, puisqu’on mange trois fois par jour. Pourtant, le monde moderne l’a mise de côté comme un sujet secondaire derrière l’industrie lourde, tout ce qui touche les transports et la technologie. Rarement parle-t-on d’agriculture sur la scène politique. C’est comme si on avait délégué sa gestion, sa surveillance, sa protection et sa promotion à d’autres. Les syndicats agricoles, les ministères, les entreprises alimentaires, les vendeurs de produits et d’équipements agricoles. On se dit qu’ils savent ce qu’ils font.

Or, tout comme notre langue fut fortement menacée à une époque, notre agriculture l’est aussi. Nos campagnes sont en désarroi, se vident de leurs petites fermes familiales, alors que la production est consolidée entre un nombre de plus en plus petit de gros joueurs qui optent pour des approches d’hyperproductivité qu’ils estiment essentielles à leur compétitivité et à leur profitabilité. Les affres des produits chimiques utilisés comme pesticides et engrais se font sentir partout. L’air, l’eau, les écosystèmes sont pollués. On s’inquiète des résidus de pesticides sur nos aliments.

On a des craintes pour notre santé, celle de nos enfants et, bien sûr, pour l’environnement. Mais on a de la difficulté à se faire entendre, à avoir de réelles conversations à ce sujet avec ceux qui nous fournissent nos aliments, parce que ce ne sont pas ceux qui les produisent. Donc ne sait plus ce que contiennent nos assiettes et d’où viennent leurs ingrédients.

Chaque jour, on se demande, souvent en vain : où ont poussé mes légumes ? Et dans quel but ? Pour m’offrir un aliment nutritif pour ma santé ou simplement pour créer un produit comme un autre, une commodité dont l’objectif est d’être profitable au maximum ? Et pourquoi cet aliment venu du bout du monde est-il si peu cher ? Quels raccourcis ont été pris ?

Ces questions, on se les pose parce que notre culture agricole et notre culture alimentaire nous tiennent à cœur.

On a raison de s’inquiéter quand des facteurs aussi différents que les grands accords internationaux, l’industrialisation généralisée, la réglementation trop souvent déconnectée de la réalité, qui ne prend pas souvent en compte les intérêts des petits fermiers et des consommateurs, nous éloignent de la possibilité de choisir ce que, nous, nous voulons manger. L’intégrité, la spécificité de notre culture alimentaire et de notre agriculture, ainsi que nos droits, comme consommateurs et citoyens, de choisir ce que nous mangeons et d’avoir accès à des aliments locaux ne devraient jamais être menacés ou remis en question.

De simples questions comme « Qu’êtes-vous exactement en train de me vendre ? » et « Est-ce vraiment ce que l’étiquette du produit, son marketing aussi, veut me faire croire ? » ne devraient pas être difficiles à poser.

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Beaucoup de gens au Québec, et partout ailleurs sur la planète, s’interrogent de la même façon. Et, ensemble, nous sommes en train de réaliser que l’agriculture, c’est beaucoup nos fermiers, nos animaux, nos champs, nos sources d’eau, mais c’est aussi nous. Quand on mange, quand on choisit de manger ceci ou cela, on pose un geste agricole.

On peut donc agir. Et il est temps d’agir. De hurler « vive l’assiette libre », « vive le potager libre », et de dire non aux aliments produits par des gens qui se moquent de notre bien-être, de dire non aux produits chimiques et autres techniques qui détruisent les champs et les sols et qui hypothèquent l’avenir, de dire oui aux fermiers qui veulent faire une agriculture à échelle humaine, spécifique, proche des gens.

Il faut plonger dans notre histoire, nos racines, regarder nos campagnes et affirmer que cette culture-là aussi, celle de la Terre, doit impérativement se voir protégée, dorlotée, encouragée.

Il faut dire qu’on veut boire notre lait d’ici, pas celui venu de contrées qui ont des pratiques différentes des nôtres. Il faut demander de manger nos fraises cultivées naturellement sur nos terres, nos fromages, notre sirop d’érable préparé selon nos critères, notre créativité, nos traditions. Il faut pouvoir choisir ce qu’on veut.

Il faut faire de notre façon de nous nourrir, de nos choix alimentaires et agricoles une plateforme d’affirmation de qui nous sommes. Comme société québécoise, comme Terriens engagés. Cette réflexion et cette quête d’action n’ont en effet rien d’un projet aux frontières fermées. Au contraire. Le sort de la planète est en jeu. Que ceux qui sont d’accord nous suivent. Que des alliances internationales se créent avec tous les mangeurs et fermiers de bonne volonté.

Le but de l’opération : ne pas être englouti par des systèmes agricoles qui nient nos cultures, nuisent à notre santé, à celle de nos sols, de notre air, de nos eaux, de nos écosystèmes, et qui plongent nos campagnes dans le désarroi. Il est temps de permettre l’avènement d’un nouvel ordre agricole où la Terre est respectée, où les humains mangent à leur faim et sont en santé, où on mange bien.

Utopie ? On n’a pas le choix d’essayer.

L’avenir est dans le champ

Jean-Martin Fortier et Marie-Claude Lortie. Éditions La Presse. Novembre 2019

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L’avenir est dans le champ