Les chiffres sont clairs et pourraient être lourds d’enseignement pour le Québec : la laïcité radicale de l’État français n’a pas réussi à endiguer la montée de l’islamisme chez les jeunes musulmans de France, qui sont aujourd’hui beaucoup plus religieux que leurs aînés… à tel point que des imams « remercient » la France d’avoir repeuplé leurs mosquées.

Lysiane Gagnon Lysiane Gagnon
La Presse

Voilà ce qui se dégage d’une grande enquête publiée en septembre par le magazine Le Point. Elle se base sur les sondages successifs de l’Institut français d’opinion publique (IFOP), qui suit depuis 30 ans l’évolution des idées et des pratiques chez les musulmans de France.

Depuis 1989 – l’année où un collège de Creil, dans la lointaine banlieue parisienne, a expulsé trois élèves coiffées d’un foulard islamique –, l’islamisme a progressé à la vitesse de l’éclair.

À tel point que le responsable de la mosquée de Creil, Benyounès Kaou, donne « une médaille d’or » à Ernest Chénière, le directeur du collège dont la décision, très controversée à l’époque, a abouti à la promulgation, en 2004, de la loi contre le voile à l’école publique.

« Grâce à Chénière, dit-il au Point, les musulmans se sont réveillés. Avant, les jeunes filles bougeaient la tête, cheveux lâchés au rythme de la musique avec leur walkman sur les oreilles. Mais après, tout a changé. Je retrouvais les mêmes ados, voile sur la tête, me saluant d’un "Salam Aleykoum". Avant de voir ces filles à la télé à qui on refusait le droit d’aller à l’école, les jeunes ne mesuraient pas l’importance de la religion. Beaucoup me disaient : "Nos parents ne nous ont jamais parlé d’islam à la maison, maintenant on veut apprendre."

« Chénière a fait tout cela par ambition politique [c’était effectivement un militant de droite, devenu par la suite député RPR], mais il a aussi rendu leur fierté à de nombreux musulmans. »

Le phénomène est classique : toute répression provoque une réaction qui se retourne contre ses auteurs. C’est l’effet boomerang.

PHOTO ZAKARIA ABDELKAFI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des musulmans français prient à l'extérieur de la Grande Mosquée de Paris à la fin du ramadan

L’État français croyait pouvoir effacer l’islam de la sphère publique en lui imposant les mêmes interdits qu’on avait promulgués à l’encontre des catholiques au début du XXe siècle, mais c’était méconnaître l’importance des symboles pour les musulmans pratiquants.

Les mesures que les musulmans ont perçues comme autant de provocations se sont multipliées : interdiction du foulard à l’école, du voile intégral dans l’espace public, des menus halal dans les cafétérias scolaires, tentatives d’interdiction du voile chez les universitaires et chez les mères d’élèves accompagnant les sorties scolaires, etc. (Même si ce dernier projet a été rejeté par le Conseil d’État, le ministre de l’Éducation et la droite parlementaire s’obstinaient encore cette semaine à le relancer !)

Tout cela, s’ajoutant à des facteurs de discrimination connus, a déclenché une montée spectaculaire de la pratique religieuse parmi les jeunes musulmans – une montée qui vient peut-être d’un désir d’affirmation identitaire davantage que d’une conviction intérieure.

À ce qu’on sache, la loi de 2004 a été appliquée sans trop de remous dans les écoles, les filles remettant docilement leur foulard à la sortie des classes, encore que l’on ignore combien d’entre elles ont été retirées du secteur public.

Mais derrière le calme apparent, le feu couvait.

En 1989, seulement 7 % des 18-24 ans fréquentaient la mosquée le vendredi. Ils sont aujourd’hui 40 %. En 2011, 29 % des musulmans de France pensaient que la laïcité « doit parfois s’adapter à la pratique de l’islam » ; cette année, ils sont 37 % à penser ainsi (dont 49 % ont moins de 25 ans).

Entre 1989 et 2019, la pratique du ramadan a augmenté de 60 à 66 %. Le tabou de l’alcool s’est renforcé : en 1989, 35 % des musulmans en prenaient à l’occasion ; cette année, ce n’est plus le cas que de 21 % (seulement 15 % chez les moins de 25 ans).

Si 59 % des musulmans (26 % de plus qu’en 2011) sont contre l’interdiction du voile intégral, le pourcentage d’opposition atteint 70 % chez les moins de 25 ans.

Pour ce qui est de la loi de 2004 contre le foulard islamique, 68 % de l’ensemble des musulmans s’y opposent… mais c’est le cas de 74 % des moins de 25 ans. Cette loi rencontre plus d’opposition chez les musulmans diplômés (71 %) que chez les musulmans non diplômés (58 %).

Contrairement à ce qui se passe chez les catholiques, ce sont les musulmans les plus jeunes et les plus instruits qui sont le plus portés à la pratique religieuse.

Aux premières générations qui faisaient le dos rond et voulaient s’intégrer ont succédé des générations qui veulent affirmer leur identité religieuse. Si les répondants détenant un « bac + 5 [années d’études universitaires] » sont plus radicaux, cela tient au fait que les jeunes musulmans sont beaucoup plus instruits que leurs parents. Ainsi, 41 % des femmes qui portent le voile sont des jeunes femmes instruites, seulement 16 % n’ayant aucun diplôme.

Ne dramatisons pas : 68 % des musulmanes sondées ne se cachent pas les cheveux. Quant à celles qui le font, c’est par obligation religieuse (60 %), pour se sentir en sécurité (27 %) ou « pour montrer qu’on est musulmane » (33 %).

Près de la moitié des musulmans (45 %) acceptent de ne pas pouvoir « affirmer [leur] identité religieuse au travail ». De solides majorités acceptent l’homosexualité, réfutent les théories du complot, estiment que « la laïcité permet aux musulmans de pratiquer librement leur religion » et ne souhaitent pas l’instauration de la charia.

Le plus fort consensus (82 % d’appuis) porte sur une revendication qu’on trouverait banale partout ailleurs qu’en France, soit que « les enfants [musulmans] devraient pouvoir manger halal dans les cantines scolaires ».

L’IFOP note que les musulmans nés en France sont moins enclins à avoir des positions apparentées à l’islam fondamentaliste. Il y a donc malgré tout intégration – lente, mais progressive.

Autre donnée intéressante, les Maghrébins sont moins religieux que les musulmans d’origine subsaharienne (Mali, Sénégal, Mauritanie). Selon Jérôme Fourquet, directeur de l’IFOP, seulement 18 % des musulmans dont le père est né en France vont à la mosquée le vendredi ; si le père est né au Maghreb, la proportion monte à 32 %… et à 63 % si celui-ci vient d’Afrique subsaharienne.

Nul ne sait ce qui serait arrivé si la France s’était montrée plus tolérante envers sa principale minorité. Mais devant les données de l’IFOP, on peut croire que l’intransigeance des « laïcistes » à tout crin, loin de faciliter l’intégration de la population musulmane, a eu pour effet de « braquer » ceux qui avaient 20 ans au moment de l’affaire de Creil, et que ce ressentiment s’est transmis à leurs enfants.

Il aurait été utile de réfléchir à l’expérience française avant d’applaudir à la loi du gouvernement Legault sur la laïcité.

Certes, cette dernière est moins radicale que le modèle français, et les processus d’immigration des deux pays sont très différents. Cela dit, compte tenu du contexte nord-américain, de l’histoire du Québec et de nos propres chartes de droits, il s’agit d’une loi brutalement discriminatoire qui sera perçue par ceux qu’elle cible comme une injustice contre laquelle on voudra réagir en réaffirmant son identité.

La nature humaine ne change pas d’un continent à l’autre. Et les mêmes causes risquent, mutatis mutandis, de produire les mêmes effets.