Cette lettre s’adresse à la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann.

Marjolaine Goudreau et Angelo Soares
Respectivement présidente du RECIFS et professeur titulaire et chercheur à l’École de gestion de l’UQAM, et 21 autres signataires*

Madame la Ministre, vous disiez au printemps dernier vouloir prendre soin du personnel du réseau de la santé et aussi mettre fin à la culture de représailles exercée par vos gestionnaires.

Depuis, en lieu et place d’un sentiment de confiance entre vos gestionnaires et les employés, nous devons révéler à la population que nous assistons plutôt au raffinement des méthodes de gestion de plus en plus autoritaires de la part de vos gestionnaires en ce qui a trait à l’imposition de vos sacro-saintes valeurs de performance, de productivité et de compétitivité.

Au printemps 2019, concernant l’augmentation inquiétante des congés de maladie, nous évoquions déjà une crise des valeurs entre votre ministère et les soignants. Nous voulons porter à votre attention, Madame la Ministre, qu’à ce jour, votre ministère n’a diffusé aucun chiffre concernant les congés de maladie pour l’année 2017-2018. Nous croyons que la population est en droit d’avoir accès à ces chiffres et nous vous exhortons à exiger de vos établissements qu’ils fassent part aux médias et à la population de l’état de la situation.

Il est de notre devoir de citoyens de révéler maintenant, Madame la Ministre, le tour de magie que votre ministère fait subir à la population, soit celui de lui faire croire que c’est au nom de la protection du public que vous empêchez les employés du réseau de la santé de parler aux médias.

Prétextant que de révéler des informations aux médias peut nuire à la confiance de la population envers nos établissements, les employés qui rapportent des faits à ces derniers risquent en effet de recevoir des sanctions. Le cas de l’infirmière Linda Lavoie, qui dénonçait l’été dernier le manque d’effectifs dans un CHSLD, montre bien comment vos gestionnaires utilisent insidieusement et de manière injustifiable le devoir de loyauté. Alors que cet exemple démontre très clairement que c’est pour le bien de la population que cette infirmière a contacté les médias, la population doit savoir que vous avez laissé vos gestionnaires déployer nombre de mesures pour intimider cette infirmière. Madame la Ministre, avez-vous une idée de l’impact délétère de votre silence concernant ce cas (et combien d’autres ?) sur la culture de peur qui règne actuellement chez les soignants ? Pour notre part, et il nous faut le dire haut et fort, c’est d’abord envers la population que les soignants ont un devoir de loyauté et non envers les établissements.

Ne rien remettre en cause

Dans le contexte actuel de crise, nous voyons apparaître de plus en plus un phénomène extrêmement troublant, soit l’obligation pour les employés d’être positifs sous peine de sanctions. Dans un registre très large, on voit en effet vos gestionnaires marginaliser, dévaloriser, voire sanctionner les employés qui ont tendance à remettre en cause les valeurs et les procédures liées à la logique industrielle. Sur le terrain, tous les acteurs du réseau de la santé vous le diront : à l’occasion des rencontres formelles, les soignants et les gestionnaires de terrain osent de moins en moins prendre la parole pour remettre en cause le fonctionnement, la critique étant relayée ici au stade de non-collaboration ou de résistance au changement.

La culture de la peur jumelée à l’obligation d’être positif a donc pour effet, Madame la Ministre, d’invalider tout ce qui diffère des orientations que votre ministère et vos gestionnaires défendent.

Le fait a pour conséquence que le système de santé est de plus en plus coupé des soignants et devient un objet qui n’intéresse que les gestionnaires, tant son fonctionnement et ses finalités s’écartent des raisons pour lesquelles les soignants se sont engagés. La population commence donc à mieux comprendre comment les valeurs et les principes que vous continuez à imposer avec une autorité machinale font du milieu de travail des soignants un environnement toxique.

Madame la Ministre, pour être loyale envers la population, qu’attendez-vous maintenant pour reconnaître les limites du modèle de gestion de type industriel appliqué aux soins et aux services sociaux, pour reconnaître l’incompatibilité entre les valeurs industrielles que vous défendez et les valeurs humanistes que portent les soignants, pour mettre en place des mesures concrètes pour que cesse la culture d’intimidation envers les soignants, pour créer des espaces de parole où l’on peut librement remettre en cause vos orientations, pour révéler le nombre de congés de maladie des soignants, pour libérer les soignants du fardeau que représente le délire de la technocratie institutionnelle ?

Mais qu’attendons-nous donc, Madame la Ministre ? Attendons-nous qu’un autre enfant meure ou qu’un soignant se suicide sur son milieu de travail comme c’est de plus en plus le cas en Europe ?

* Signataires : Martin Robert, travailleur social et ex-gestionnaire du réseau de la santé et des services sociaux ; Simon-Philippe Caron, agent de défense de droit et porteur du dossier santé et services sociaux à Ex-aequo ; Lorraine Guay, infirmière à la retraite et membre du RECIFS ; Michel Parazelli, professeur-chercheur à l’École de travail social de l’UQAM ; Jacques Caillouette, École de travail social de l’Université de Sherbrooke ; Josée Grenier, professeure agrégée au département de travail social et responsable de la formation pratique à l’Université du Québec en Outaouais ; Anne Marie Miller, enseignante en technique de travail social au cégep du Vieux Montréal ; Simon Dubois, de L’appel collectif mobilisé 

En signe en solidarité avec le Québec, des signataires de la Belgique : Gaëtan Absil, enseignant-chercheur à Haute école en travail social, HELMo Esas ; Lahcen Ait Ahmed, citoyen ; Gérard David, enseignant à Haute école de travail social, HELMo-Esas ; Raphaël Garcia Corrales, maître de formation en pratique professionnelle, HELMo, Cfel ; Nicole Goubille, enseignante à Haute école de travail social, HELMo-Esas ; Joffroy Hardy, enseignant-chercheur à Haute école en travail social, HELMo Esas ; Pascal Midrez, enseignant-chercheur à Haute école en travail social, HELMo Esas ; Marc Mossoux, enseignant à Haute école sociale ; Anne Philippart, enseignante à Haute école en travail social, HELMo Esas ; Natascha Provoost, enseignante à Haute école de travail social, HELMo-Esas ; Armand Rahier, maître assistant en pédagogie, HELMo Cfel ; Mélanie Vandeleene, enseignante à Haute école de travail social, HELMo-Essa ; Stéphane Riga, formateur à CISP Échafaudages