Cinquante ans après son arrivée au pouvoir, que reste-t-il de Robert Bourassa et de ses réalisations ? Marie Grégoire et Pierre Gince sont allés à la rencontre de chefs politiques, de complices, d’amis, d’adversaires, de journalistes et de divers collaborateurs qui l’ont connu de près.

Vous souvenez-vous de votre toute première rencontre avec Robert Bourassa ?

Je l’ai connu durant son premier mandat au gouvernement. En 1974, à la suite du saccage syndical du chantier LG-2, le juge Robert Cliche avait été nommé président de la Commission d’enquête sur l’exercice de la liberté syndicale dans l’industrie de la construction – que tout le monde appelait la commission Cliche. Brian Mulroney et Guy Chevrette étaient les deux commissaires, aux côtés du juge Cliche. John Dutil, Paul-Arthur Gendreau, Nicol Henry, Gilles Guèvremont et moi agissions comme avocats de la Commission. Nous avons tous entretenu d’excellents rapports avec Robert Cliche, je dirais même des rapports filiaux. Notre aîné beauceron au parler dru et flamboyant nous disait en particulier : « Brian, tu seras premier ministre à Ottawa, et toi, Lucien, à Québec. » Je crois bien qu’il l’avait même prédit au premier ministre Bourassa, lors du dépôt du rapport de la Commission, effectué un an jour pour jour après sa création, dans le strict respect du délai qui lui avait été imparti. J’ai été chargé, en particulier, de procéder aux interrogatoires de MJérôme Choquette, alors ministre de la Justice, et de monsieur Paul Desrochers, le conseiller principal du premier ministre Bourassa. J’y ai mis quelque agressivité, de sorte que je me doutais bien ne pas m’être attiré les faveurs du premier ministre… Pourtant, lors de notre première rencontre, il m’avait dit : « J’ai entendu parler de vous, je respecte votre travail. » À ma grande surprise, il ne m’avait manifesté aucune mauvaise humeur. Pourtant, nous mettions grandement son gouvernement dans l’embarras… Les blâmes de la Commission devaient contribuer à la défaite de son gouvernement, l’année suivante.

[…]

Dans quel contexte vous a-t-il nommé à la commission Bélanger-Campeau ?

Il a fait ça « à la Bourassa », en me téléphonant dans Charlevoix pour que j’aille le rencontrer à Québec, le lendemain. Il faisait très beau et, sans surprise, il m’a amené sur la terrasse qu’il avait fait aménager sur le toit du « bunker ». On a parlé de toutes sortes de choses — évidemment d’actualité politique — puis, soudainement, il m’a dit : « Je te voudrais comme membre à la commission Bélanger-Campeau. » Aucun membre n’y avait encore été nommé. Je lui ai dit que je voulais prendre le temps d’y penser, mais il a insisté : « On va descendre à l’étage de mon bureau et on va “officialiser” ça. » J’étais un peu réticent. On descend, j’arrive dans une salle à côté de son bureau et là nous attendait l’éblouissement des éclairs d’une batterie de caméras : il avait fait convoquer à l’avance une conférence de presse pour diffuser la nouvelle !

Le 22 juin 1990, lorsque Robert Bourassa a déclaré : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse… », comment avez-vous décodé ses paroles ?

C’est du Bourassa cousu main ! Ce n’était pas un message souverainiste. Mais le 22 juin 1990, il a dit, à sa façon : « Si on veut faire la souveraineté, on a le droit de la faire. Mais je ne vous dis pas qu’il faut la faire ! » Je suis convaincu que si Robert Bourassa avait décidé de tenir un référendum sur la souveraineté, au lendemain de Bélanger-Campeau, le Oui l’aurait emporté. Il est le seul premier ministre qui aurait pu réussir la démarche avec autant de certitude, réunissant l’appui de Jacques Parizeau, des souverainistes, de la base libérale, et même de la communauté d’affaires qui était devenue assez favorable. Mais il ne l’a pas voulu…

Lui avez-vous déjà demandé pourquoi il n’avait pas voulu faire du Québec un pays souverain ?

Oui, je m’en souviens très bien. C’était lors d’un dîner chez son chef de cabinet Mario Bertrand. Ce dernier avait invité quelques couples — dont monsieur et madame Bourassa. J’y étais avec mon épouse Audrey.

Il me répondit, essentiellement : « Je ne l’ai pas fait en raison de mon sens des responsabilités envers les jeunes du Québec. Je n’ai pas voulu les exposer aux dérapages qui pouvaient suivre un référendum réussi. La turbulence économique aurait été extrêmement sévère, notamment sur les cours de la monnaie, des obligations du Québec, etc. »

Secousses, sans doute, mais il y avait des chances qu’elles soient moins fortes avec lui qu’avec un premier ministre souverainiste, au lendemain d’un succès référendaire forcément plus serré.

Après l’échec de Meech, il y a eu la tentative d’Accord de Charlottetown. Quel souvenir en avez-vous ?

Ce ne fut pas le « vrai » Robert Bourassa que l’on connaissait — manœuvrier et habile — qui était à Charlottetown. C’était un homme malade qui semblait avoir baissé les bras.

Comment s’inscrit-il dans l’histoire politique québécoise ?

À part Jean Lesage, Robert Bourassa est le seul chef du Parti libéral du Québec à avoir compris que le PLQ, dans sa réalité profonde, est une coalition de francophones nationalistes qui se définissent comme Québécois d’abord et Canadiens ensuite — et d’anglophones et d’allophones qui se considèrent d’abord comme Canadiens. Sous Bourassa, cette coalition a bien fonctionné… la plupart du temps. Mais il fallait être orfèvre, comme lui, pour en assurer la cohésion. Il a été un homme politique respecté par les Québécois. Mais il aurait voulu en être aimé. À l’occasion des funérailles de René Lévesque, j’étais revenu de Paris. Le premier ministre Mulroney et moi étions allés rendre hommage à sa dépouille au Salon rouge de l’Assemblée nationale. Au sortir de la pièce, je conversai à part avec monsieur Bourassa qui me dit discrètement : « Les Québécois ont beaucoup aimé René. Ils l’ont plus aimé que moi. » Il énonça le propos sur un ton apparemment factuel. Mais on ne pouvait éviter d’y percevoir du chagrin.

Vous souvenez-vous de votre toute dernière rencontre avec lui ?

Je me souviens de plusieurs rencontres. On se voyait à l’École Buissonnière, à Outremont. Monsieur Bourassa avait déjà démissionné de ses fonctions de premier ministre et moi j’étais chef de l’opposition officielle à Ottawa. Il nous arrivait d’aller chercher à l’école, lui, son petit-fils et moi, mes deux garçons. On jasait quelques minutes sur les bancs de la salle d’attente, avant la fin des classes. On allait parfois continuer la conversation dans le parc Outremont, situé tout près. Les enfants jouaient ensemble et nous, on parlait de sujets qui nous passionnaient. C’étaient de beaux moments.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DE L’HOMME

Robert Bourassa et nous : 25 regards sur l’homme et son héritage politique, Marie Grégoire et Pierre Gince, Les Éditions de l’Homme, 2019, 312 pages.