Scandale au Vatican : lors du Synode sur l’Amazonie qui s’est clos dimanche et qui se penchait, entre autres, sur la crise environnementale, des statues traditionnelles incas symbolisant la Terre-Mère furent présentées au pape et intégrées à des temps de prière.

Jonathan Guilbault Jonathan Guilbault
Éditeur de Novalis

Quelques jours après leur exposition, elles furent volées d’une église de Rome puis jetées dans le Tibre. Ce qui a entraîné le pape François à demander pardon aux peuples amazoniens pour ce brigandage méprisant envers leur culture.

Quel sens donner à ce mélodrame autour de figurines de bois à l’effigie d’une femme enceinte ? Le vrai scandale réside-t-il dans leur ostension ou dans leur pillage ?

Les milieux conservateurs ont violemment dénoncé la présence de cette « idole païenne » au cœur même du Vatican. Certains d’entre eux y ont même vu la preuve décisive que le pape et son entourage seraient sous la coupe de Satan, poussant l’Église à blasphémer contre le tout premier des Dix Commandements, qui stipule de ne pas adorer d’autre dieu, donc de ne pas se prosterner devant des idoles.

Conséquemment, pour ces traditionalistes, le saccage des artefacts amazoniens a constitué un geste à la fois héroïque et prophétique, à l’image de Jésus chassant les marchands du temple. Sans compter que l’incident semble tomber du ciel pour tous ceux qui cherchent à discréditer le synode et son ordre du jour résolument progressiste.

Les organisateurs de l’événement, quant à eux, rendent un son de cloche différent : il ne s’agissait évidemment pas de vénérer les statuettes comme si elles étaient Dieu. Ni d’insinuer que la « Pachamama », du nom andin des statuettes, équivaut plus ou moins à la Vierge Marie. Formuler cette accusation est même grotesque au possible.

Il s’agissait plutôt d’honorer le souci millénaire des peuples de l’Amazonie pour la vie et la nature. C’était un geste d’accueil envers une culture somme toute étrangère pour l’Église romaine.

Mais était-ce maladroit dans un contexte où l’Église est traversée de profondes polarisations ? Peut-être.

Toutefois, quand l’on sait à quel point l’Église s’est faite impérialiste avec les cultures non européennes pendant des siècles et des siècles, une initiative un peu osée n’était pas de trop pour envoyer le message que cette époque touche à sa fin. Que l’Église est enfin prête à être véritablement catholique, c’est-à-dire riche des expressions et des vécus de foi chrétienne de partout sur la planète.

Par ailleurs, l’accusation d’idolâtrie paraît d’autant plus malvenue que les participants au synode cherchaient justement à dégager l’Église de ce penchant.

Car qu’est-ce que l’idolâtrie, au fond ? C’est mettre une autre réalité à la place de Dieu. C’est chérir de manière absolue quelque chose qui n’est pas l’absolu. C’est avoir le cœur à la mauvaise place : « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » (Mt 6, 21).

Et Dieu n’est pas seul à savoir à quel point l’Église est en train de s’éveiller d’une longue période « d’autolâtrie », d’idolâtrie d’elle-même. De longs siècles à confondre — pas toujours, mais régulièrement — ses propres intérêts institutionnels avec les intérêts de Dieu.

Elle en émerge enfin, malgré d’énormes résistances au changement.

Le Synode sur l’Amazonie, dont le document final entrouvre (timidement) la porte à l’ordination presbytérale d’hommes mariés, à l’ordination diaconale de femmes et à une plus grande flexibilité en matière d’adaptation culturelle de la liturgie, a réellement redirigé le regard de l’Église en périphérie de son nombril romain.

La prochaine étape se jouera en Allemagne. L’Église de ce pays entreprendra bientôt une consultation mêlant laïques et clergé, qui risque fort de déboucher sur de petites révolutions en termes de structure et de discipline.

Puisque le Vatican ne voit pas d’un bon œil qu’une Église particulière prenne l’initiative à sa place, on peut s’attendre à des flammèches. Mais des flammèches ne sont-elles pas nécessaires si l’on veut mettre le feu aux idoles ?