Candidat du NPD dans Montmagny–L’Islet-Kamouraska–Rivière-du-Loup lors des élections fédérales, l’auteur répond à la lettre d’appui d’une correspondante de sa circonscription âgée de 21 ans envoyée, au plus fort de la campagne.

Hugo Latulippe Hugo Latulippe
Candidat du NPD défait dans la circonscription Montmagny–L’Islet-Kamouraska–Rivière-du-Loup

Chère Simone,

Excuse-moi, je n’ai pas eu le temps de te répondre avant aujourd’hui. Au lendemain des résultats, ta lettre me trotte dans la tête. Notre campagne a reçu un appui marqué des jeunes femmes et ce détail ne nous a pas échappé. Je ne suis pas sociologue, mais j’ai l’impression de plus en plus claire que la transition écologique de notre économie sera opérée par des femmes. Je pense que les hommes sont trop ontologiquement liés au système qui nous dévore.

En attendant, seulement 3397 citoyennes et citoyens de notre circonscription ont voté pour moi, soit un peu moins de 7 % des suffrages. Le conservateur a obtenu 42 %. Le résultat est donc sans équivoque. Nos concitoyens ont opté pour le véhicule politique d’une industrie qui est largement responsable des niveaux d’émission de GES catastrophiques du Canada en 2019. Cette finale me laisse stupéfait.

Les conservateurs comptent aussi dans leurs rangs 50 députés « anti-choix », c’est-à-dire qu’ils ne reconnaissent pas aux personnes de ton sexe le droit de choisir en cas de grossesse non désirée. Je ne conçois pas que des Québécois contemporains puissent voter pour ce parti. Je ne m’y résous pas. Comment ne pas y voir un problème général d’éducation ?

À l’échelle de l’Occident, l’adhésion des gens moins scolarisés à des véhicules politiques conservateurs qui promettent perpétuellement de réduire les impôts — et donc forcément de réduire les services et leur universalité — est un mystère pour beaucoup de politologues. Or, on sait que ce sont précisément les gens les plus « exposés » qui souffriront les premiers du retrait de l’État. Pensons aux millions d’Afro-Américains et de Latino-Américains qui votent républicain aux États-Unis, réalisant un inexplicable retournement contre soi.

Je pense que ces tours de forces politiques sont le grand secret des machines de communication de la droite.

Quelque chose me dit que cette aptitude à sourire au moment où la caméra roule, à paraître propre et respectable sur Facebook et à réduire la pensée au gros bon sens suffit et y est pour beaucoup.

Au bout du compte, l’histoire nous a appris que ces partis ne travaillent jamais pour les plus fragiles ou pour le bien commun. Ils servent des intérêts privés. Et ils excellent à décliner les historiettes pour détourner l’attention. Il demeure en tout cas difficile d’imaginer une manière plus directe de se tirer dans le pied comme Québécois, sur les plans économiques, sociaux et écologiques.

Ta lettre m’indique que tu as bien compris tout ça, Simone. Ça me donne espoir.

Le Bloc en rupture

Nos concitoyens ont aussi voté à 32 % pour le Bloc. Or, moi qui pense encore que la souveraineté est l’issue normale de l’histoire du Québec, je serais bien embêté de dire ce que le Bloc d’aujourd’hui charrie comme idée pour nous inspirer un pays… si ce n’est la banlieue d’un projet.

Leur chef a fait campagne sur des lignes nationalistes calquées sur un parti provincial qui sont — à mon avis — en rupture avec l’histoire progressiste du mouvement souverainiste. Yves-François Blanchet dit « nous » comme un Canadien français de l’époque de tes grands-parents. En l’écoutant, je ne sais pas trop ce qu’on a gagné depuis Camil Samson et les années 60. C’est très flou.

Plus inquiétant, le Bloc semble attirer des xénophobes dans ses rangs. Il tolère désormais des candidats qui ont tenu des propos racistes par le passé. « Le Québec, c’est nous », chante Éric Lapointe. Je ne pense pas, non.

Alors que 20 % des Québécois contemporains ont des origines diverses, le Bloc n’a fait élire aucun candidat issu de la diversité.

Sur 32 ? Aucun ! Pour refléter la société québécoise, il devrait y en avoir au moins six. En entretenant ce discours du « nous » au fil des ans, à coup de charte des valeurs et de chroniqueurs pyromanes, je pense que nous jouons avec le feu.

Je ne veux en tout cas pas être compté dans ce nous-là, moi. Je l’ai dit souvent durant la campagne, tu l’auras remarqué. Cela me vaut de plus en plus de messages inquiétants, voire agressifs, sur les médias sociaux. Tous sont le fait d’hommes blancs d’âge moyen et d’allégeance PQ-Bloc.

J’avais découvert en faisant le documentaire Troller les trolls avec Pénélope McQuade que les gestionnaires de communauté de tous les autres partis politiques de l’Assemblée nationale ont maille à partir avec cette population masculine très active en ligne qu’ils ont baptisé les « angry péquistes » référant au « angry white man » américain.

Imaginons deux secondes ce que vivent les Québécois nés ailleurs qui osent participer au débat. Je n’ose imaginer ce qu’une jeune femme comme toi reçoit de ce « nous »-là. Mettons que sur le plan de l’approche et de l’ambiance, on est loin de Gérald Godin qui sillonnait son comté à vélo, le cœur sur la main, pour expliquer la souveraineté aux Italiens et aux Grecs de Montréal.

Le Bloc vert pâle

Sur le plan écologique, le Bloc est un véhicule terriblement confus. Tout au long de la campagne, il a refusé de dire que le troisième lien était un projet rétrograde, une aberration sur le triple plan urbanistique, écologique et économique. Pourquoi ? Pour gagner l’adhésion des votants CAQ de la couronne de Québec, évidemment ! Pari échoué par ailleurs parce qu’il y avait « papa conservateur » dans le portrait ; les bleu foncé ont fait campagne en promettant le troisième lien !

Le Bloc a aussi choisi de ne pas s’opposer à GNL-Québec, s’en remettant couardement au BAPE. Or GNL, c’est encore des gaz de schiste, c’est encore l’économie du XXe siècle. GNL nous éloigne des objectifs de Paris.

On se rappellera finalement que M. Blanchet avait autorisé en 2013 le forage sur notre Anticosti lorsqu’il était ministre de l’Environnement, s’affichant comme un « partenaire de l’industrie pétrolière ».

Pour toutes ces raisons, je pense que le Bloc d’aujourd’hui est un véhicule politique « petit conservateur » qui, comme sa copine la CAQ, nous ramène à l’ère du nationalisme pré-péquiste.

Les discours d’Yves-François Blanchet, aussi assuré soit-il devant les caméras, ont tous quelque chose d’une pâle copie, d’un ersatz de Bouchard ou de Landry. Mais très vaguement. Et sans idée phare. Je pense que nous, les plus jeunes, assistons, légèrement embarrassés, à l’énième sursaut du propos politique de nos grands-parents. Mais sans l’inspiration.

Je pense que pour bâtir le Québec du XXIe siècle, il faudra se débarrasser de cette manie de redire les mêmes choses ad infinitum, sans égard au contexte sociologique (qui a bien changé).

Il faudra revenir à l’idée de souveraineté comme « moyen » d’être une société distincte d’Amérique. Il faudra transmettre aux 20 % de Québécois d’origines diverses le goût du pays. L’amour du pays.

Et pour accélérer notre basculement dans la prochaine époque, je pense qu’il faudra une fois pour toute détruire ces véhicules politiques qui ont commencé à s’enfoncer dans la fange conservatrice, la crispation identitaire et ce rêve toxique qui nous fait courir après les Yankees comme la majorité des peuples du monde.

Au tour des femmes

Une semaine a passé déjà. Le jour se lève tout de même sur le plus beau comté du monde. Au sud, les grandes forêts orangées qui bordent la frontière, au nord, la voie azur, profonde. Et au milieu, nos villes et nos villages, nimbés de la mélancolie d’automne.

Un journal local a écrit que la campagne que nous avons menée, entièrement consacrée à la transition écologique de notre économie, était « déconnectée de la réalité des citoyens de la région ». Je me demande bien comment cette question centrale à l’avenir du monde pourrait être plus déconnectée des gens d’ici… que des gens de Montréal, du Kerala ou de Berlin ?

Cette interprétation pourrait laisser la désagréable impression que notre Basduf ne sera pas la pointe avancée d’un mouvement de changement. Et qu’un gars comme moi, qui ai choisi de me réinstaller en région après avoir vécu dans les grandes villes, ne pourra jamais être élu dans un comté comme le nôtre.

Que nenni ! Nous reviendrons, Simone. Je pense que ta génération sera implacable sur la question écologique. C’est vous qui me donnez confiance. C’est à vous que j’ai envie de me solidariser. Cette campagne a fait de nous tous des guerriers.

Je choisis ce pays tous les jours de la vie. J’espère que tu resteras aussi. Nous aurons besoin de jeunes gens instruits.

Nous aurons besoin de jeunes femmes comme toi pour nous édifier et nous apprendre à vivre.

J’ai été spontanément entouré de femmes durant cette campagne et cela m’a profondément inspiré. Je pense bel et bien que vous êtes mieux placées pour enfanter une pensée adulte et bienveillante à l’heure des changements climatiques. Il faut sortir de la masculinité.

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTEUR

« J’ai été spontanément entouré de femmes durant cette campagne et cela m’a profondément inspiré », écrit l’auteur.

Sais-tu que le prochain parlement canadien sera constitué d’un très décevant 28 % de femmes ? Ça aussi, c’est formellement inacceptable en 2019. Je pense que la bataille pour un scrutin proportionnel devrait inclure la parité homme-femme. Je pense qu’il faut aborder la prochaine manche du combat social-écologique au Québec avec une approche féministe.

Ensemble, nous avons réussi à faire lever tout un réseau de progressistes et d’écologistes aux quatre coins du petit pays de Montmagny–L’Islet-Kamouraska–Rivière-du-Loup, dont beaucoup de jeunes citoyennes comme toi avec un sens politique très affuté. Cette société souterraine va vivre. J’aimerais bien, la prochaine fois, me battre pour l’élection d’une jeune femme ici.

Pourquoi pas toi ?