Lorsque, il y a quelques années, j’ai emménagé dans la région de Gatineau, j’ai été surpris par le coût du logement qui m’apparaissait beaucoup plus élevé qu’à Montréal, d’où j’arrivais.

Jules Lamarre Jules Lamarre
Économiste et géographe

Bien sûr, je n’ai pas fait de grande découverte en comprenant que c’était la proximité d’Ottawa et du salaire élevé que procure un travail à la fonction publique fédérale qui explique cette situation. En effet, Gatineau est une grande banlieue-dortoir d’Ottawa. On n’a qu’à essayer de se rendre à Ottawa depuis Gatineau à l’heure de pointe pour apprendre à être très patient au volant.

Quand j’ai entrepris de me chercher un logement à Gatineau, je suis d’abord tombé sur ce que je croyais être un propriétaire appartenant à une espèce venimeuse heureusement en voie de disparition. 

L’appartement à louer m’apparaissait bien et le prix, quelque peu exagéré, mais j’ai quand même demandé au proprio comment il voulait être payé. Il m’a dit, texto : « Wô les moteurs… Tu vas commencer par me donner ton numéro d’assurance sociale, mon p’tit gars, et j’vas téléphoner chez Equifax. Si t’es solvable, alors j’vas te rappeler. » 

Equifax ? Mais je n’avais jamais entendu parler de cette bibitte-là ! Et puis j’en ai frappé deux ou trois autres comme ça avant de tomber sur un proprio d’exception, semble-t-il. Évidemment, je me suis tout de suite demandé ce que faisaient les gens mal pris pour vivre à Gatineau ou à Ottawa, là où ça ne doit sûrement pas être différent.

Soirée de campagne électorale

Par un concours de circonstances, en septembre 2018 je me suis retrouvé directeur de campagne électorale dans une circonscription provinciale de Gatineau. Et comme, à ce titre, je devais être partout en même temps, un soir, je me suis retrouvé dans une soirée où des candidats aux élections étaient là pour répondre aux questions des citoyens de la place. Ça, c’était vraiment une première pour moi : pouvoir enfin poser des questions à des gens qui devraient être en mesure de nous expliquer même l’inexplicable.

Je ne sais pas ce qui s’est passé. Sans doute un affreux démon gauchiste s’était-il emparé de moi, je ne sais pas. Et alors, je suis tombé à bras raccourcis sur le pauvre candidat libéral : « Mon cher monsieur, si vous êtes réélu, je crois que la question de la pauvreté sera bientôt réglée dans votre comté faute de loyers abordables pour les gens mal pris qui seront bien obligés de le déserter, tôt ou tard. Dans ces conditions, que comptez-vous faire pour que la région ne finisse pas par apparaître dans les statistiques officielles comme un endroit libre de toute pauvreté, mais pas pour les bonnes raisons ? » Évidemment, on comprendra qu’un candidat du Parti libéral du Québec n’a aucune réponse à offrir à une telle question.

La même chose se passe aux États-Unis, là où l’économie serait « merveilleuse », à en croire le président Donald Trump, avec un taux de chômage au plancher. Par exemple, dans des villes de Californie comme San Francisco, le coût du logement est rendu à ce point élevé qu’une famille ne disposant que d’un revenu de 100 000 $ annuellement ne peut plus y vivre, parce que trop pauvre ! C’est ce qui explique pourquoi des gens qui ne sont qu’enseignants d’école secondaire, par exemple, doivent souvent dormir la semaine dans leurs voitures alors que leurs familles habitent au moins 200 kilomètres plus loin, c’est-à-dire là où le coût du logement est encore abordable.

Évidemment, en lisant moi-même les quelques lignes qui précèdent, j’ai l’impression d’entrevoir ce qui nous attend ici dans un avenir peut-être plus rapproché que l’on croit, si l’on continue à élire des gouvernements néolibéraux.

Mais alors, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre au bulletin de nouvelles qu’un des superriches par excellence, Mark Zuckerberg, donnera 1 milliard dans les 10 prochaines années pour la construction de logements sociaux en Californie… Toutefois, j’ai aussitôt déchanté en comprenant que ces logements sociaux seraient pour les travailleurs dits essentiels comme les enseignants, sinon les riches risquent de ne plus trouver d’écoles pour leurs propres enfants.

Et qu’en est-il des travailleurs pauvres comme les gens qui travaillent chez Walmart, premier employeur privé des États-Unis ? Eh bien, on peut répondre à cette question en demandant à Google Maps de localiser les Walmart dans les grandes villes de Californie… Le fait est qu’on n’en trouve pas sauf en périphérie. Il n’y en a pas, parce que les travailleurs de Walmart, avec leur salaire horaire à faire peur, ne pourraient pas se payer de logement dans ces grandes villes, pas plus d’ailleurs que de voitures pour dormir dedans.

John Kenneth Galbraith écrivait autrefois que dans nos sociétés riches et démocratiques, les ennemis des riches, ce ne sont pas les pauvres, mais plutôt l’État s’il se mettait soudain à prêter une oreille attentive aux pauvres. Or, quand on regarde ce qui se passe aux États-Unis, je crois que les riches d’ici peuvent continuer à dormir tranquilles.