La Presse a révélé plus tôt cette semaine qu’après le taxi, la livraison de nourriture, les vélos et les trottinettes, Uber lance Uber Freight, un service destiné aux camionneurs et à leurs clients.

Jean Chartrand Jean Chartrand
Président de la Section locale 106 des Teamsters, qui représentent plus de 5500 camionneurs au Québec

Pourtant, Uber a démontré à maintes reprises à quel point ce modèle d’affaires est néfaste pour les travailleurs, sans comporter d’avantages significatifs pour les clients. La mort de Téo Taxi, les répercussions sur l’industrie du taxi conventionnel, les salaires faméliques, le travail de soir, de nuit et de fin de semaine pour les chauffeurs, l’explosion des prix pendant les heures de pointe où la demande est plus grande, voilà quelques exemples des inconvénients que subissent les travailleurs et les clients d’Uber.

Pour en avoir le cœur net, il y a quelques années, un journaliste est devenu chauffeur UberX à temps plein. Une fois ses dépenses comptabilisées, il faisait 4,60 $/heure. On est loin du salaire décent nécessaire au soutien et au bien-être d’une famille de quatre personnes.

Or, comme une entreprise non syndiquée dans le camionnage offre généralement des conditions de travail de 15 à 20 % inférieures à celles offertes par une entreprise syndiquée, imaginez à quoi ressemblera le salaire des routiers avec Uber !

On aurait tort de croire que la liste des calamités qui s’abattent sur les routiers s’arrête à Uber. Le nombre d’heures passées derrière le volant, la difficulté de concilier travail et vie familiale, le stress lié à la livraison de la marchandise dans des délais déraisonnables, l’impossibilité de livrer dans certains secteurs des grandes villes, les problèmes de santé récurrents comme l’apnée du sommeil et les maladies cardio-vasculaires sont autant de défis auxquels les routiers doivent faire face chaque jour.

La route étant le bureau des chauffeurs de camion, l’état des rues et des autoroutes, les bouchons de circulation, le comportement de plus en plus agressif des autres usagers de la route et les détours interminables rendent la profession peu attrayante pour les jeunes routiers.

Pénurie annoncée

Résultat ? Une pénurie de main-d’œuvre annoncée par le Conference Board du Canada. Ainsi, dès l’année prochaine, entre 25 000 et 33 000 camionneurs manqueront à l’appel sur les routes du pays.

Camo-route, une organisation qui réunit syndicats et parties patronales dans le domaine du camionnage, a publié récemment une étude qui souligne à quel point l’industrie a du chemin à faire pour offrir des conditions compétitives aux travailleurs. Dans cette étude, on évalue qu’une entreprise sur deux seulement offre des congés payés et à peine plus de 50 % des travailleurs ont accès à un programme d’aide aux employés, à une assurance dentaire et à un régime de retraite à cotisations déterminées.

Plus du tiers des travailleurs n’ont tout simplement pas droit à un régime de retraite.

Autre statistique qui dénote que l’industrie manque de gaz quand vient le temps d’offrir des conditions aux travailleurs : 42 % des compagnies de transport rapportent ne pas payer de prime pour les heures de travail supplémentaires de leurs employés, et un transporteur sur trois n’offre aucune prime (de nuit, de fin de semaine, etc.).

Face au constat du Conference Board du Canada sur l’imminente pénurie de main-d’œuvre dans l’industrie, les routiers sont en position de force pour améliorer leur sort. Encore faut-il qu’ils se tournent vers un syndicat pour faire progresser leurs conditions de travail plutôt que vers un modèle d’affaires comme Uber qui risque de les appauvrir considérablement.