À chaque campagne, on assiste toujours au même scénario. Même si chaque ménage canadien consacre environ 10 à 15 % de son budget à l’alimentation, les campagnes électorales accordent peu d’importance au secteur agroalimentaire. La toute récente campagne n’a pas fait exception. 

Sylvain Charlebois Sylvain Charlebois
Collaboration spéciale

L’abordabilité des aliments a tout de même fait l’objet d’une mention à quelques reprises par certains chefs. Un débat exclusivement axé sur l’agriculture et l’alimentation a eu lieu au milieu de la campagne, mais il fallait bien connaître les pratiques du secteur pour le savoir. La majorité des électeurs ignoraient sûrement qu’un tel débat s’était tenu. Mais pas un mot sur nos tensions avec la Chine et ses effets sur nos producteurs de canola, de porc et de bœuf. Rien sur l’innovation dans le secteur, rien sur la transformation et rien sur les investissements dans les régions pour soutenir notre filière agroalimentaire. Assez décevant, merci.

Durant la campagne, le Bloc québécois a pris le domaine agroalimentaire au sérieux et il en a abondamment parlé, plus que tout autre parti.

Protection du modèle agricole québécois, relève agricole et pesticides, plusieurs éléments intéressants ont été abordés. Bien sûr, le Bloc ne représente qu’une seule province, mais l’agriculture se retrouve au cœur de sa plateforme. Seul le Bloc prône le développement régional, une pierre angulaire de son plan pour la province. Comme troisième parti à la Chambre des communes, le mouvement agricole québécois aura un protecteur de choix.

Pour les autres partis, l’enthousiasme n’y était pas autant. Le Parti vert, avec une députation minime, favorisera beaucoup l’agriculture biologique et de proximité ainsi que l’achat local. De beaux souhaits, bien sûr, mais les Canadiens voudront plutôt mieux comprendre comment nous pouvons aider les quelque 850 000 personnes qui visitent des banques alimentaires chaque mois au Canada. Pour un pays comme le nôtre, ce constat est inacceptable.

Plusieurs s’attendaient à ce que le Parti conservateur remette à l’avant-plan nos problèmes avec la Chine et les différentes restrictions qu’elle a émises ces derniers temps. Malgré nos nouveaux traités signés dernièrement avec l’Europe et l’Asie, et bientôt avec l’Amérique du Nord, aucune nouvelle du clan conservateur, aucune suggestion, que des insultes inutiles. Et que dire de la gestion de l’offre. À part Maxime Bernier qui veut absolument mettre fin à notre système protectionniste de quotas, aucun parti n’a osé en discuter. Peu de temps avant les élections, les libéraux ont versé 1,75 milliard de dollars aux producteurs de lait pour les aider financièrement, sans condition, sans plan. Un pur gaspillage et personne n’en parle.

Le fameux projet de loi S-228, devant interdire la publicité d’aliments et de boissons destinés aux enfants, a connu une fin tragique avec le déclenchement des élections. Parrainé par une ancienne championne olympique, la sénatrice Nancy Greene Raine, personne n’en a parlé durant les élections. Aucun parti n’a commenté ce projet de loi. Et puisque Doug Eyolfson, le député libéral manitobain qui l’avait parrainé, a été défait dans sa circonscription durant les élections, la Chambre des communes va devoir se doter d’un nouveau champion pour son projet de loi. Il va sans dire que l’industrie critique vivement cette initiative, et donc que des risques politiques y sont rattachés.

Continuité

Avec un gouvernement minoritaire libéral, nous devons nous attendre à une certaine continuité. La politique alimentaire canadienne présentée quelques semaines avant les élections survivra. Une bonne nouvelle, puisque pour la première fois notre pays se dote d’une telle politique, qui manque toutefois de vision pour le secteur agricole canadien. Le rapport Barton, présenté il y a quelques années, aspirait à faire du Canada une superpuissance mondiale dans le domaine agroalimentaire. La nouvelle politique manque de cohérence et de mordant. Espérons qu’elle sera soutenue par une volonté politique audacieuse.

La supergrappe de l’industrie des protéines créée sous l’ancien régime libéral agonise. Presque deux ans après sa création et des centaines de millions de dollars plus tard, la supergrappe établie à Regina en Saskatchewan divise et n’a pas su rassurer les provinces et les différents secteurs ancrés dans le monde de la protéine. Seul le Manitoba semble être sur une lancée intéressante pour la protéine. La province attire des investisseurs et a développé une stratégie intéressante ces derniers mois. Le lien entre la supergrappe et cette initiative ne s’avère pas très clair.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

« Protection du modèle agricole québécois, relève agricole et pesticides, plusieurs éléments intéressants ont été abordés » par le Bloc québécois, écrit l’auteur.

Le nouveau gouvernement est plus urbain et régionalisé que jamais, tandis que le clivage entre les centres urbains et les régions n’a jamais été aussi évident.

Ce clivage mène toujours à une mauvaise compréhension de l’agriculture et à des politiques motivées par des idéologies superflues.

Une association PLC-NPD éloignera davantage les régions des grands centres. Le Bloc québécois constitue le seul parti avec une députation répartie quasi également entre les régions et les villes. Avec son enthousiasme pour le secteur, la conscience agroalimentaire canadienne repose donc entre les mains d’un parti séparatiste à Ottawa.

Si le Bloc laisse de côté son fantasme autonomiste, la députation bloquiste peut servir le Canada en son entier comme troisième parti, tout en défendant les intérêts du Québec.