L’organisation Oceana Canada nous a habitués à des statistiques décevantes en matière de fraude alimentaire.

Sylvain Charlebois Sylvain Charlebois
Collaboration spéciale

Les évaluations dans plusieurs villes canadiennes démontraient que 44 % des échantillons de poisson étaient faussement identifiés. Après Halifax, Toronto, Victoria, Ottawa et Vancouver, voilà que Montréal passe à son tour sous la loupe d’Oceana et les résultats ne sont guère reluisants.

Selon le rapport publié la semaine dernière, 61 % des échantillons de poissons répertoriés à Montréal, au restaurant et au détail, portaient une mauvaise identification. Plus d’un poisson sur trois vendu à Montréal était d’une autre espèce. À part Victoria, où seulement 15 échantillons avaient été analysés, Montréal est la ville où l’on a répertorié le plus grand pourcentage d’échantillons fautifs. Désolant, mais pas étonnant. Pourquoi Montréal ? Difficile à dire.

PHOTO ANDREW SCRIVANI, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Les évaluations d’Oceana dans plusieurs villes canadiennes démontraient que 44 % des échantillons de poisson étaient faussement identifiés.

Une méthodologie qui n’est pas sans faille

La fraude alimentaire constitue un réel problème, mais en lisant le rapport, on s’aperçoit que la méthodologie utilisée n’est pas très claire.

Paradoxalement, Oceana elle-même fait preuve d’un manque vexant de transparence.

Nous ne savons rien sur le processus de sélection des établissements visités ni même si ces établissements possédaient ou non une certification délivrée par un organisme tel qu’Oceanwise attestant les bonnes pratiques de traçabilité océanique. Cela existe, mais Oceana n’en fait aucune mention dans son rapport. 

Dans les médias, peu prêtaient attention à la rigueur d’une étude aussi embarrassante pour une industrie. Bizarrement, personne n’a posé de questions sur l’échantillonnage et le processus de collecte de données !

Pour les autres villes canadiennes, n’importe qui avait droit de demander une trousse à Oceana pour y inclure un morceau de poisson lors d’une visite en restauration ou au marché. Il fallait simplement poster le morceau à Oceana pour que l’organisme puisse l’expédier au laboratoire. Autrement dit, Oceana est allée à la pêche ! Une pêche de haute précision sans nécessairement choisir les établissements de façon aléatoire.

La même tactique a sûrement été utilisée à Montréal. Comme Oceana a la fâcheuse réputation de se laisser circonvenir par son mandat d’influenceur, il peut donc exister un biais dans les analyses pour favoriser leurs conclusions. La fraude alimentaire existe, mais les 61 % rapportés démontrent un peu d’exagération. Plus de 100 études scientifiques sur les erreurs d’étiquetage des produits de la mer ont été menées dans des dizaines de pays jusqu’à maintenant. Des dizaines de milliers d’échantillons ont été testés sur des centaines d’espèces. Los Angeles avait le taux fautif le plus élevé, à moins de 30 %. Nous sommes loin des 61 % détectés par Oceana.

Montréal déborde de bons restaurants et d’épiciers responsables. Il ne faut tout de même pas mettre l’ensemble du secteur dans le même panier. 

Plusieurs suivent des règles d’approvisionnement irréprochables, faut-il le rappeler.

Un problème aux conséquences dramatiques

Malgré tout, le travail d’Oceana nous rappelle une chose importante : la fraude alimentaire liée à des produits de la mer reste un problème largement répandu, motivé par des considérations économiques, ayant des conséquences dramatiques sur la santé publique et la conservation des espèces.

Nous accordons de plus en plus d’attention au mauvais étiquetage des produits de la mer et les programmes et politiques visant à y remédier se mettent en œuvre massivement. L’Agence canadienne d’inspection des aliments à Ottawa et certaines provinces comme le Québec et l’Ontario y travaillent déjà depuis un bout de temps.

Mais ces rapports percutants se succèdent sans jamais changer grand-chose. La recherche sur les étiquettes erronées de poissons suit un parcours commun. Après la publication des résultats, une couverture médiatique immédiate et des appels à l’action s’ensuivent. Et ensuite, rien. D’autres publications suivront et le cycle se répétera.

Mais il n’en demeure pas moins que la fraude alimentaire reste un concept mal compris. Bien que ses répercussions potentielles sur les politiques, les marchés et les écosystèmes soient préoccupantes, les causes et les conséquences du mauvais étiquetage des produits de la mer restent insaisissables. Les preuves actuelles des causes liées aux erreurs d’étiquetage, par exemple, sont largement limitées aux observations anecdotiques et aux hypothèses non vérifiées.

La diversité des causes dépend de contextes particuliers qui incitent à la fraude. En raison de la complexité des chaînes d’approvisionnement et de la nature globale des pêcheries, la réduction de la fraude devient un problème épineux.

Concevoir des solutions pour réduire cette fraude nécessitera probablement une connaissance plus poussée des systèmes de traçabilité.

Suggérer une simple traçabilité du bateau à la table, comme le fait Oceana, manque de sérieux.

En Irlande, le taux de délinquance en matière d’étiquetage de poisson a dégringolé de 34 % à 0 % en quelques années pour la simple raison que tout le monde en parlait. La pression du public est réelle.

Même si sa méthodologie manque un peu de clarté, il faut tout de même remercier Oceana de nous rappeler à quel point ce sujet revêt une importance capitale.

* Sylvain Charlebois est également professeur de distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.