La campagne fédérale électorale est un bon moment pour souligner des aberrations en santé, au Québec comme ailleurs au Canada, et d’exiger des chefs de partis qu’ils et elles se positionnent sur l’importance des soins directs dans le réseau.

Natalie Stake-Doucet Natalie Stake-Doucet
Infirmière, présidente de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers, et cinq autres signataires*

Bien que la santé relève essentiellement du gouvernement provincial, les provinces, comme le Québec, reçoivent environ un quart de leur financement du gouvernement fédéral.

On se fait dire souvent « il n’y a pas d’argent en santé », et ce, malgré les hausses consécutives de la rémunération médicale, un régime d’assurance médicaments qui semble au service des compagnies d’assurances et sociétés pharmaceutiques plutôt qu’aux citoyens et des investissements massifs dans les projets de construction de « super » hôpitaux. Il est difficile pour nous, infirmières et citoyens, d’avaler l’idée que l’argent ne peut qu’être investi ailleurs que dans les soins directs.

Nous vous proposons ici de déballer un peu comment est investie une partie de l’argent en santé, et pourquoi nous demandons de ramener la « santé » dans le système de santé. Il est important de noter que cette lettre n’est pas exhaustive, entre autres car de nombreuses données en santé sont difficiles d’accès.

Le budget de la santé au Québec et au Canada est substantiel, et pourtant, les listes d’attente continuent de s’allonger et les patients continuent d’être traités dans des corridors. Pourquoi ?

L’argent ne va pas aux soins, l’argent semble plutôt aller aux lobbys qui parlent le plus fort, que ce soit les 70 lobbyistes de l’industrie pharmaceutique à Ottawa ou les puissantes fédérations médicales et les entreprises de construction à Québec. Les patients et les soignants, on n’entend que trop rarement leurs voix aux Communes ou à l’Assemblée nationale.

Bien que l’infrastructure, les médicaments et les médecins soient importants, leur poids dans le budget est disproportionné par rapport aux soins qu’ils donnent ou permettent de donner. Ces secteurs subissent peu ou pas de coupes.

Les coupes dans le système de santé touchent presque exclusivement les soins, pas les revenus des médecins et pas les revenus des entreprises privées qui construisent des mégastructures (qui finissent par être vides longtemps, car une entreprise de construction ne peut pas « construire » des soignants).

Les coupes dans les soins directs sont telles que le système de « santé » est maintenant potentiellement responsable de maladies et de lésions, autant pour les soignants que les soignés. En effet, le travail d’infirmière et de préposé aux bénéficiaires, par exemple, est considéré comme à haut risque.

Dans la plupart des systèmes de santé dans le monde, les infirmières prodiguent 80 % de tous les soins. Si nous ajoutons à ce chiffre les soins prodigués par nos collègues préposés aux bénéficiaires et infirmières auxiliaires, ce chiffre est probablement encore plus élevé. Pourtant, la part du budget allouée à ces soins est loin d’être proportionnelle. En fait, le secteur des soins directs est le seul secteur constamment soumis à des coupes brutales. Une entreprise de construction ne sauve pas de vies, pourtant on ne cesse de mettre de l’argent dans des partenariats public-privé pendant qu’on affame les services directs aux utilisateurs du réseau.

> Les PPP louent les établissements construits avec des fonds publics aux institutions. Pour le CHUM, les coûts s’élèveraient à 12 millions par mois, nous n’avons pas trouvé les chiffres pour le CUSM (qui devraient pourtant être facilement accessibles). Les firmes Innisfree, SNC-Lavalin et Construction santé Montréal se sont partagé des milliards de dollars depuis le début des mégaprojets de construction et ont des contrats de 30 ans avec le gouvernement provincial qui leur en assure encore plus pour les décennies à venir.

> En 2016, 20 000 médecins représentaient 6,6 milliards du budget en santé, contre 4,5 milliards pour 70 000 infirmières. Les ententes entre les fédérations médicales projettent que la rémunération médicale atteindra 7,7 milliards de dollars en 2018-2019 et 8 milliards de dollars en 2019-2020. Cette hausse, dans un contexte d’austérité, a même mobilisé les médecins eux-mêmes, qui se sont prononcés en nombre record contre cette hausse, pour exiger que cette somme soit réinvestie dans les soins directs.

Pas d’argent en santé, vous dites ? Pas d’argent pour les soins, c’est plutôt ce que nous comprenons.

L’argent doit être réinvesti pour créer des postes d’infirmières, de préposés et d’autres emplois qui offrent des soins directs. On doit ouvrir des lits, des civières, des ressources en soins palliatifs, en pédiatrie, en santé mentale, en soins de longue durée et dans tellement d’autres endroits où les besoins sont criants. Des centaines de médecins eux-mêmes ont manifesté et exigé que cessent les hausses exorbitantes de leurs salaires pour mettre ces sommes ailleurs en santé. Il faut arrêter de donner à ceux qui roulent sur l’or et investir dans les soins. Il est temps de rétablir la balance et investir dans ce qui améliorera réellement les soins à la population : les soins directs, c’est-à-dire vers les personnes qui font la vaste majorité des gestes qui soignent, sauvent, calment, apaisent, soulagent et guérissent.

* Signataires : Elisabeth Laughrea, infirmière ; Julie Laurence, infirmière clinicienne ; Alexandre Magdzinski, infirmier ; Esther Bond-Rouleau, infirmière ; Anne Lagacé Dowson, journaliste, commentatrice, mère et citoyenne