L’identité d’une nation est souvent perçue comme ce qui doit la rendre distincte des autres. Elle se définit alors par un ensemble de traits ethnographiques (langue, traditions, mœurs…) hérités du passé qu’il faut défendre et perpétuer.

Gérard Bouchard Gérard Bouchard
Collaboration spéciale

Cette conception de l’identité collective se nourrit principalement de la mémoire comme un patrimoine qui doit rester intact, comme un refuge et même un repli qui procure une sécurité. Ce fut longtemps le cas dans l’histoire ancienne du Québec et c’est redevenu le cas depuis quelques années.

Ce n’est pas le genre d’identité dont je rêve. Je souhaiterais plutôt une identité dans laquelle pourraient idéalement se reconnaître tous les citoyens du Québec, une identité ouverte qui unit au lieu de diviser. Ce serait donc une identité qui créerait un sentiment d’appartenance sur lequel une solidarité peut se construire.

Je pense aussi à une identité qui se définirait d’abord en termes d’élans, d’idéaux, de valeurs à promouvoir, de rêves à poursuivre, traduits dans des programmes d’action. En somme : une identité porteuse d’un véritable projet collectif qui mobiliserait toute notre société, qui résumerait et incarnerait ce que nous voulons être ensemble.

Une telle identité en action qui se projette vers l’avant et se pose comme un phare n’a pas besoin de se soucier d’être distincte. Elle se préoccupe plutôt de progresser dans les voies que la société s’est tracées pour grandir.

Et peu à peu, elle se nourrit de ce qui a été réalisé : la nation se réunit ainsi autour de la conscience de ce qu’elle a pu faire et de la fierté qu’elle en retire. L’identité se présente alors comme la somme, le miroir de ce que nous sommes devenus au gré de nos réalisations.

Révolution tranquille et projet souverainiste

C’est ce qui est arrivé à deux reprises dans l’histoire récente du Québec. Durant les années fortes de la Révolution tranquille, les Québécois se sont enflammés pour le devenir de leur nation réinventée. Inspirés par de grands rêves, ils l’ont en peu de temps refaçonnée. Une grande effervescence régnait, l’avenir semblait ouvert à tous les possibles.

Je n’ignore pas la part des manquements et des échecs qui a aussi fait partie de cette grande aventure. Mais en cours de route, on l’a bien vu plus tard, un nouveau Québécois naissait, une nouvelle identité prenait forme. Elle avait été forgée dans l’action soutenue par des rêves traduits en projets. Et il paraissait secondaire de se demander si elle était distincte ou non. Il suffisait qu’elle croisse avec nos engagements et nos réussites dans les voies qui avaient été choisies. Et on la voulait grouillante, ouverte sur le monde.

PHOTO SÉBASTIEN PEDRAGLIO, ARCHIVES LA PRESSE

« Les nations savent-elles encore rêver ? », demande Gérard Bouchard.

Le deuxième épisode est celui de la montée en puissance du projet souverainiste. Là encore, c’est une idée qui parlait d’avenir, d’affirmation et de réalisations collectives. On se souviendra, en passant, qu’entre les deux référendums, le Parti libéral au pouvoir a tenté de faire mousser l’image de la « société distincte » dont il s’est fait un slogan, mais sans succès. Le Québec n’en était pas là.

Ce n’est pas un hasard si nous sommes maintenant revenus à l’identité-refuge, vidée de grands horizons exaltants dans la sphère politique comme dans bien d’autres. 

Depuis 20 ans, l’intensification de nos débats identitaires témoigne en bonne partie de nos échecs politiques et du ressac qui s’est ensuivi en forme de désenchantement et d’impuissance.

Comme nation, nous nous en remettons désormais à une vision de nous-mêmes qui ne sait plus se projeter dans l’avenir. Nous n’avons plus de projet d’émancipation politique, nos revendications constitutionnelles ont rarement été aussi timides, notre nationalisme est devenu une coquille vide, notre système d’éducation est livré à l’improvisation et l’État ne s’est toujours pas doté d’une politique de l’interculturel. Notre dernier exploit ? Une grande victoire contre le hidjab…

Parallèlement, aucun élu ne semble se soucier de la profonde fissure en train d’apparaître entre la métropole montréalaise, où se concentre la diversité, et les régions qui demeurent très homogènes. La cause environnementale, certes, mobilise ; mais elle ne procède pas de la thématique nationale.

Cela dit, on aurait tort de croire que le Québec est seul dans cette situation. J’ai montré dans mon dernier livre que de nombreuses nations font face à une difficulté analogue. Après quelques décennies de mondialisation et de néolibéralisme, de vieux équilibres collectifs (sociaux, politiques, symboliques) sont maintenant déstabilisés. À cela s’ajoute l’effet d’une immigration diversifiée qu’il n’est plus question d’assimiler ou de marginaliser comme il était d’usage auparavant.

D’où la question que je pose dans mon livre : les nations savent-elles encore rêver* ?

* L’ouvrage vient d’être publié chez Boréal.