Après l’enthousiasme d’un premier cabinet paritaire à Ottawa, après les efforts faits par les partis qui ont réussi à présenter 41,6 % de candidates, une première dans l’histoire du pays, les choses changeront-elles ? On a beau battre un record de candidatures féminines, l’impression qui se dégage à la veille de l’élection est plutôt celle de reculer, en matière d’égalité.

Pascale Navarro Pascale Navarro
Auteure, journaliste, conférencière et animatrice

Batailles inachevées

Premièrement, le thème du droit à l’avortement a refait surface : pas pour en assurer l’accès à toutes les femmes vivant sur le territoire canadien (car ce n’est pas encore possible pour toutes), ce qui aurait dû être l’objectif d’un gouvernement qui se dit féministe. Non, si le thème de l’avortement est réapparu, c’est qu’il est remis en question. On en est encore là… ! Deuxièmement, un silence a régné sur la possibilité de voir un jour un réseau public de services de garde, dans ce pays où, sauf au Québec, il en coûte des milliers de dollars pour avoir le luxe d’aller travailler. Ce réseau est pourtant la base de toute société progressiste. Troisièmement, on n’a rien entendu non plus sur l’iniquité en matière d’assurance-emploi, alors que des mères en congé de maternité ou travailleuses à temps partiel sont pénalisées quand elles doivent toucher leurs prestations. Un scandale qui n’émeut personne sauf celles qui sont concernées.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

« Quand on parle d’inégalités sociales, les personnes marginalisées et les femmes sont les premières touchées », écrit Pascale Navarro.

Déchirer sa chemise ?

Ces sujets constituent des obstacles majeurs pour les femmes : entrave à la liberté de choix, difficulté d’accéder au milieu du travail quand on a des enfants, inégalité fiscale quand on travaille à temps partiel, ce qui est le cas de plus de femmes que d’hommes. Ce ne sont pas des sujets simples à aborder, parce qu’ils coûtent en finances publiques, et qu’ils sont difficiles à instrumentaliser à des fins électorales. Aucun chef ne déchirera sa chemise pour défendre l’accès à l’égalité des femmes pauvres ou des mères qui reviennent travailler.

Réalité économique

C’est courageux de plaider (parce qu’il faut encore le faire !) en faveur de la liberté des femmes de choisir ou non de poursuivre leur grossesse, mais elles connaissent d’autres obstacles à l’égalité. Selon Statistique Canada, la majorité des femmes au pays travaillent dans des domaines traditionnellement associés à leur genre. Ça paraît incroyable, mais c’est la réalité. (Ça l’est aussi dans des pays que l’on dit évolués en matière de féminisme, comme la Suède, ce n’est donc pas près de changer chez nous…). Statistique Canada évoque les 5 C : caring (les soins), clerical (travail de bureau), catering (restauration), cashiering (vente au détail), cleaning (nettoyage), des emplois moins rémunérateurs que ceux de la construction, des mines ou de l’intelligence artificielle, ce qui fait qu’elles sont plus nombreuses à se retrouver dans des situations de précarité.

Égalité ou survie ?

Dans leur manifeste Féminisme pour les 99 % (éd. La Découverte), les professeures Nancy Fraser, Tithi Bhattacharya et Cinzia Arruzza expliquent que le néolibéralisme entre en contradiction avec la juste répartition des richesses et l’accès à l’égalité de toutes les femmes. S’il était accompagné de politiques sociales généreuses, le capitalisme que nous vivons aurait prouvé sa capacité à donner une chance à toutes et à tous. Ce fut le cas dans les années 80, alors qu’étaient mises sur pied des politiques publiques en faveur de l’égalité, mais depuis, c’est la dégringolade. Et jusqu’à maintenant, peut-on affirmer que le féminisme de Justin Trudeau sert toutes les femmes ? Je reconnais que le monde ne change pas en un seul mandat, et qu’un gouvernement doit maintenir la compétitivité économique. Mais il se dégage de la campagne et de la politique en général une impression de décalage. Les grandes luttes actuelles, en plus des changements climatiques, touchent surtout les inégalités sociales et économiques qui s’accentuent, et mettent en lumière le dysfonctionnement du système. Or, quand on parle d’inégalités sociales, les personnes marginalisées et les femmes sont les premières touchées.

Responsabilité féministe

On comprend pourquoi le « féminisme d’entreprise » ou libéral, que décrit le Manifeste, n’est pas suffisant, car il ne remet pas assez en cause les bases du système, obligeant plutôt les femmes à s’y adapter. Comme en politique : la parité consiste trop, pour le moment, à faire que les femmes doivent se mouler aux modèles existants.

Par solidarité, j’ai toujours refusé d’accabler celles qui sont dans le système (économique ou politique) car elles doivent aussi y survivre en tant que femmes, ce qui constitue déjà un énorme défi. De plus, si l’on veut que ça change, il faut plutôt les soutenir. Mais, comme l’écrivent les signataires du Manifeste, « nous n’avons aucun intérêt à briser le plafond de verre si l’immense majorité des femmes continuent d’en nettoyer les éclats ».