Le plus récent numéro du magazine Nouveau Projet tente de définir l’essence et les contours des années 2010. Dans l’extrait présenté ici, le psychologue et poète Alexandre L’Archevêque s’intéresse à l’échange en cette ère où la parole abonde.

Alexandre L’Archevêque Alexandre L’Archevêque

Au sein d’une société qui nous exhorte à défendre notre identité et à favoriser notre épanouissement personnel, et où la techno encourage la rapidité et la profusion de la parole, l’échange d’arguments et d’opinions peut mener à la création d’idées originales, mais il peut aussi bien dégénérer en querelle ou en rupture définitive.

Ainsi, la ligne mince qui sépare la liberté d’expression de l’offense se trouve au cœur de nombreuses polémiques qui traversent l’espace public, mais aussi nos conversations dans le cercle privé. Que dire ? Quel est le bon espace d’écoute ? Comment rejoindre l’autre ou accepter le désaccord ? Voici cinq postures à adopter pour une discussion constructive.

Apprendre à communiquer dès l’école

La « philosophie dialogique de l’éducation », que nous devons au professeur Norman Cornett, est un nouveau paradigme dont l’application permettrait de former des citoyens capables de penser, de s’informer, de prendre leurs propres décisions et de s’exprimer de manière créative.

L’intérêt de cette philosophie n’est pas seulement de préparer des dialoguistes matures, mais de remettre la discussion au centre de notre système pédagogique.

Cornett propose une démarche qui vise la communion des imaginaires de l’enseignant et de l’étudiant, compris comme deux apprenants. Le but est de rejoindre l’enfant qui se trouve en chacun, d’attiser sa curiosité et sa créativité en donnant à l’individu et à son affectivité préséance sur la matière enseignée.

Cependant, une telle approche requiert une ambiance non menaçante. À ce sujet, le professeur Cornett constate la présence d’écueils importants dans le système scolaire actuel, dont le stress, la solitude et la concurrence. Il faut plutôt faire de la salle de classe un lieu de réflexion dépourvu de jugement. « Il n’y a qu’une mauvaise question, celle qu’on ne pose pas ! », conclut-il.

Clarifier le sens des mots et le but de l’échange

Plusieurs échecs de dialogue résultent d’un malentendu concernant le sens des termes utilisés. Aussi surprenant que cela puisse paraître, tout le monde ne définit pas de la même façon un grand nombre de termes pourtant fréquemment employés dans la vie courante : l’amour, le bien, la justice, la liberté d’expression, par exemple, ne sont pas compris de manière consensuelle.

Dans le même ordre d’idées, il est regrettable que le but d’une discussion soit rarement formulé avant de s’y engager. Deux dialoguistes peuvent très bien, sans le savoir, poursuivre des buts différents, ou même adverses. Là encore, une clarification s’avère nécessaire. Par exemple, cherche-t-on à établir, dans un débat politique, qui a raison et qui a tort, voire à trouver un « coupable » ? Évalue-t-on l’individu ou son discours ?

Si, de prime abord, une telle démarche peut sembler fastidieuse, elle permet pourtant de rendre l’échange plus productif et satisfaisant pour les deux parties. Et quand la charge émotive est forte, des paroles d’introduction aussi simples que « J’ai quelque chose de difficile à te dire » ou « Tu sais que je souhaite seulement ton bien » sont parfois des adoucissants utiles pour permettre à l’autre de se mettre en condition d’écouter et de recevoir.

Faire rire sans blesser

L’humour authentique consiste à dédramatiser, à diminuer une tension ou un malaise, et ce, à travers la connivence, le jeu. Bref, il est générateur de dialogue. Mais l’exercice n’est certainement pas toujours facile, et la complicité des uns se fait parfois au prix de l’humiliation des autres. Pensons à la cause opposant Jérémy Gabriel à Mike Ward : le premier dénonce les propos discriminatoires dont il est la cible ; le second plaide le « droit d’offenser » et clame que « l’humour n’est pas un crime ».

Le simple fait de rire ou de faire rire ne suffit donc pas pour que l’on puisse affirmer qu’un rapprochement est en train d’avoir lieu.

L’expression voilée de l’hostilité à travers des blagues offensantes qui ridiculisent ou insultent, ou à travers des silences ou dénis frustrants, renvoie à un mécanisme d’adaptation fréquent dans la vie courante, la « passivité-agressivité ». Pour ajouter à son caractère insidieux, il n’est pas rare qu’elle soit inconsciente.

S’il n’existe pas de solution miracle et universelle pour garantir le caractère humoristique d’une blague, une question toute simple peut néanmoins aider à demeurer sur la bonne voie : en faisant cette plaisanterie, suis-je en train de dédramatiser, ou de déprécier ?

Afficher son identité

En 2019, il est commun de s’exprimer dans l’espace virtuel par l’entremise d’un avatar. Quiconque le souhaite peut aisément dissimuler son identité derrière une façade. Or, cet anonymat favorise l’impolitesse, le manque de civisme, et mène parfois à une levée totale de l’autocensure, au point où l’expression dans l’espace public peut devenir aussi crue que celle qui caractérise l’imaginaire privé. Afin de favoriser une communication respectueuse et équitable, une piste de solution relativement simple consiste à interagir sous notre véritable nom dans le cadre de nos prises de parole en ligne.

Se connaître soi-même

Pour que la conversation demeure constructive, il est enfin primordial que chaque interlocuteur connaisse et surveille ses propres zones de fragilité. Les convictions religieuses, et le positionnement par rapport à celles d’autrui, sont un bel exemple d’un sujet susceptible de déclencher des réactions émotionnelles intenses. Sans confiance ni sentiment de sécurité, mieux vaut sans doute attendre un meilleur moment pour discuter ou, encore, emprunter une autre voie.

À cet égard, la médiation par le biais de l’art est une option intéressante, car elle permet d’exprimer ce qui ne saurait être mieux dit autrement. Bien sûr, le dialogue n’est pas garanti, mais il devient néanmoins possible. Quand il est rendu public, il peut même devenir un point de rencontre, de jonction. La psychothérapie offre également un lieu privilégié où l’on peut parler librement et démystifier ce qui déclenche chez soi des réactions brutes et nocives.

Ajoutons qu’une meilleure connaissance de ses failles et de ses vulnérabilités facilite l’empathie, c’est-à-dire l’identification à ce que la personne en face de soi pense et ressent. Or, savoir se mettre à la place d’autrui est une clé indispensable pour un entretien respectueux.