Je suis allé dans la très belle ville de Montréal un soir cette semaine. C’est plus facile de circuler en soirée, on s’entend. Il faisait nuit quand je me suis engagé sur le pont Samuel-De Champlain. Il est très beau, ce pont. Vraiment. Surtout le soir avec sa lumière bleue. Peut-être est-elle mauve ? Je suis daltonien. Un détail.

Marc Séguin Marc Séguin
Peintre, romancier et cinéaste

C’est beau pour vrai. Les détours et les cônes orange sont moins contraignants quand les gens sont devant leurs télévisions et leurs tablettes.

Mais il y a cette vue sur le centre-ville, sur laquelle on avait beaucoup insisté avec fierté, qui est bloquée par une clôture anti-suicide ; on voit la très belle ville de Montréal à travers du verre déformé ou des mailles de fer. C’est un peu triste. L’autre côté n’était pas disponible ?

Quand on approche du pont, sur toutes les voies d’accès, il y a des panneaux lumineux signalétiques qui disent « Pont Samuel-De Champlain ouvert ».

C’est pratique et un peu inquiétant, j’y reviens plus loin. Combien de temps faut-il le dire pour qu’on s’en rende compte. Un indice ? Les automobilistes le savent. Et comme eux (on inclut ici aussi les vélos), je fais quelques détours ici pour me rendre jusqu’à la fin.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

« Il est très beau, ce pont. Vraiment. Surtout le soir avec sa lumière bleue. »

***

Grosse gelée en début de semaine. Tout s’est fané d’un coup. J’aurais pu mettre des bâches ; ça aurait étiré quelques trucs comme les tomates et les concombres. Les couvertures étirent les cycles végétatifs. Mais puisque tout a une fin, comme la vie des gens normaux qui mangent et qui votent, j’ai laissé faire le froid faire son œuvre. Alors j’ai arraché les plants morts et vidés, avec un chat dans les pattes.

Sous la galerie, en début d’été, une chatte est venue mettre bas. Elle a laissé deux chatons avant de disparaître. On les a adoptés. Je n’aime pas particulièrement les chats (prière de ne pas me détester ou me citer à procès), mais c’est moi qui les ai nourris en premier parce que la plus petite des deux n’allait pas bien. Un frère et une sœur. Le petit gars, lui, est top shape et fait le double de sa sœur en taille et en poids. Elle nous suit partout.

La petite, que les enfants ont nommée Colleuse, ne passera pas l’hiver, c’est clair.

Ce sont des chats de campagne. Pas la campagne électorale, celle des champs et des rangs. Tiens, parlant de campagne électorale, un commentaire (un seul, ou presque) : j’ai lu la semaine dernière que des gens en position d’autorité s’inquiétaient que de fausses nouvelles ou des canulars puissent semer la confusion et influencer le vote. On a pris pour exemple l’épisode du blackface de M. Trudeau, en se disant que des gens moins bien informés ou crédules pourraient mal comprendre ou croire à tort des choses fausses et ainsi se laisser influencer.

Euh ? ? ? ! ! !

Deux choses : de l’une, on vit dans une démocratie, paraît-il, et tout ce beau monde a le droit de vote ; même les cons et les pas fins. On a d’ailleurs vu récemment ici et dans d’autres pays que la raison n’appartient pas qu’à ceux qui croient avoir la charge de la vérité.

De deux, ce n’est pas un peu ça, la politique ? Faire dérailler l’opinion d’une majorité vers quelqu’un pour avoir le pouvoir de gouverner ?

On gardera la discussion sur les valeurs et les convictions pour les soupers de Noël (ça s’en vient, j’espère que vos cadeaux sont achetés ! ! !).

Peut-être aussi que j’ai tout faux, mais dans tous les cas de figure la nature humaine a toujours pris le dessus sur les belles volontés. On a ce qu’on mérite. Et je continue de répéter que tant que la fonction de gouvernance sera un exercice de réélection éternel on est pris avec un système qui n’attire pas les femmes et les hommes avec davantage de vision à long terme (ils vont ailleurs).

Ça prend des catastrophes pour se rassembler. Ou des idées de fin du monde comme l’environnement. Imaginez si on organisait une marche ou une manifestation pour se dire que la vie est simplement belle.

Revenons à la passerelle du pont. On a bien fait de l’installer pour empêcher les gens de se pitcher en bas, en sacrifiant la vue. Mais on a appris en début de semaine que ce n’est pas un garde-fou qui va empêcher quelqu’un de braver une structure.

En passant, come on, le pont Jacques-Cartier, c’est trop facile. J’offre personnellement de planter mille arbres si des militants écologistes réussissent à nous sauver de l’extinction en escaladant le nouveau pont Samuel-De Champlain pour y mettre une banderole et à faire dire aux panneaux électroniques qu’il est fermé, car je vis dans la hantise (je fais de l’auto-anxiété quand je conduis à Montréal… hé hé…) que tant que la signalisation reste là, il pourrait fermer. A-t-on prévu des fonds et des ressources pour le choc post-traumatique des gens qui circulent à Montréal, autant à vélo qu’à pied ? (Je souris ici.)

Il y a tant de choses prévisibles. Un gouvernement élu en octobre par un cinquième de la population, des congestions de circulation, la gelée qui revient chaque année en octobre et quelques beautés de temps en temps qu’on doit aider un peu.

Ce qui nous ramène à ce bébé chat qui ne passera pas l’hiver, à moins qu’on intervienne et qu’on l’abrille. Cette semaine, je vais installer une chatière dans la porte d’un des bâtiments chauffés pour elle.