Jamais sans doute un sujet n’aura été autant évité en campagne électorale que celui de la politique étrangère, alors qu’il a rebondi chaque jour dans l’actualité depuis les élections de 2015.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale

Chine, Inde, Hong Kong, libre-échange, Russie, Ukraine, populisme, terrorisme : ces questions se sont au fil des mois imposées, mais elles n’auront droit qu’à quelques minutes d’antenne lors des deux débats télévisés du consortium indépendant la semaine prochaine. Le seul débat entièrement consacré à ce sujet a été annulé devant le refus de Justin Trudeau d’affronter ses adversaires.

Il y aurait pourtant long à dire sur les relations du Canada avec le reste de la planète à un moment où le monde est en pleine reconfiguration. Les États-Unis versent dans l’unilatéralisme et sont tentés par une forme d’isolationnisme, la Chine affirme chaque jour ses ambitions planétaires, la Russie redevient une puissance régionale incontournable, la construction européenne est bloquée, de nombreux pays émergents réclament une redéfinition des règles écrites par les Occidentaux au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une idéologie illibérale s’installe progressivement chez plusieurs de nos alliés.

Les élites politiques conservatrices et libérales proposent-elles des réponses à cet ébranlement mondial ? Ont-elles quelques idées sur la façon dont le Canada doit s’insérer dans ce grand jeu afin d’y trouver ses marques ?

Andrew Scheer et Justin Trudeau

À la lecture des discours d’Andrew Scheer et de Justin Trudeau prononcés devant le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) cet été et des programmes publiés ces jours derniers, les deux grands partis révèlent leur incapacité à penser les phénomènes décrits plus haut et à offrir un argumentaire étoffé sur les mesures que leur gouvernement prendrait pour y faire face.

Les discours, en particulier, ont été présentés comme de grands énoncés de politique étrangère. Ils sont très décevants. La première impression qui s’en dégage est leur caractère partisan. Scheer et Trudeau consacrent chacun une partie de leur allocution à dénoncer l’autre. La deuxième impression est la pauvreté de l’argumentaire réduit à une liste de choses à faire ou à ne pas faire, et dont chaque élément est un slogan visant à attirer les votes de communautés ou de groupes d’intérêts en particulier.

Il n’y a chez Scheer comme chez Trudeau aucune réflexion de fond sur l’état du monde, sur la place du Canada dans ce monde, et sur les moyens économiques, diplomatiques, culturels et militaires à mobiliser pour tenir cette place dans le concert des nations.

Si les conservateurs et les libéraux ont tant de mal à décrire le monde et à y situer le Canada, comment espèrent-ils convaincre les membres de la communauté internationale du sérieux de leur engagement sur la scène internationale ?

Conseil de sécurité de l’ONU

En tout cas, dans quelques mois, le gouvernement du moment fera face à une épreuve à valeur de test : en juin 2020, les membres de l’ONU décideront qui, du Canada, de la Norvège et de l’Irlande, occupera les deux sièges de membres non permanents du Conseil de sécurité qui sont en jeu. Et tout indique que le Canada perdra ce vote.

Le gouvernement libéral a déposé la candidature du Canada en mars 2016. Depuis, la campagne ne lève pas. Le Canada a besoin de 128 votes sur 193 pour être élu. Or, présentement, il ne les a pas.

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« Le Canada a besoin de 128 votes sur 193 pour être élu au Conseil de sécurité, explique Jocelyn Coulon. Or, présentement, il ne les a pas. »

La situation est à ce point critique que la semaine dernière, à l’occasion de l’ouverture des débats à l’Assemblée générale des Nations unies, le Canada était représenté par une bien étrange délégation composée de l’ambassadeur auprès de l’ONU, Marc-André Blanchard, et de quatre anciens premiers ministres, deux du fédéral, Jean Chrétien et Joe Clark, et deux du provincial, Jean Charest et Bob Rae.

Les ex ont reçu le mandat de convaincre de nombreux pays de voter pour le Canada. Certains, comme Charest et Clark, se sont même rendus cet été au Proche-Orient, en Afrique et dans les Caraïbes pour rencontrer une quinzaine de chefs d’État. Or, c’est un fait bien connu en diplomatie qu’en sortant ainsi l’artillerie lourde, le Canada dévoile la faiblesse de sa stratégie de campagne suivie depuis trois ans.

En particulier, le gouvernement libéral a négligé les 54 pays africains qui forment le plus important bloc politique à l’ONU, et il s’est certainement mis à dos la plupart des pays musulmans en s’alignant sur les positions israéliennes lors de votes importants à l’Assemblée générale. Il y a 10 ans, Stephen Harper s’était comporté de la sorte et avait fait échouer la candidature du Canada pour un siège au Conseil.

Et ce n’est pas le programme d’Andrew Scheer qui va changer la donne. Le chef conservateur a promis de poursuivre la campagne du Canada s’il est élu, mais mardi, il a tout fait pour qu’elle déraille en annonçant une coupe radicale dans l’aide au développement et le transfert de l’ambassade du Canada en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem, ce que même Harper n’avait jamais envisagé.

La légèreté avec laquelle conservateurs et libéraux envisagent les relations du Canada avec le monde soulève un constat : il est dorénavant clair que les élites politiques canadiennes ont abandonné toute ambition de faire du Canada un acteur essentiel sur la scène internationale. Elles semblent tout à fait satisfaites de le ravaler au rang de petite puissance.