Le Canada doit porter en appel la décision récente sur l’aide médicale à mourir

Krista Carr Krista Carr
Vice-présidente à la direction de l’Association canadienne pour l’intégration communautaire (ACIC)

Si je me présentais à l’hôpital – moi qui suis une femme jeune, en santé, non handicapée, mère de deux enfants, sans dossier criminel et jouissant d’une belle carrière – en déclarant : « Je veux mourir », j’ai toutes les raisons de croire qu’on remuerait ciel et terre pour moi.

Qu’on me dirigerait vers les services de santé mentale et m’interrogerait sur les facteurs de stress dans ma vie, mon réseau de soutien et mes besoins essentiels. Que les médecins jugeraient que la situation est très grave et tenteraient de me sauver. Or c’est là une attente de privilégiée.

La triste réalité, c’est que toutes les vies humaines ne sont pas considérées comme d’égale valeur ; les stéréotypes et la discrimination, aux racines profondes, l’empêchent. Au Canada, les personnes handicapées sont marginalisées.

Supposons qu’une personne qui a une incapacité « grave » se présente à l’hôpital en déclarant qu’elle veut mourir. Quelle serait la réaction ? Et qu’en serait-il si elle était admissible à la mort assistée ? Ne serait-on pas tenté d’attribuer son désir de mourir à son handicap – comme un sentiment naturel ou allant de soi ? Se démènerait-on pour lui sauver la vie ? Je n’en suis pas convaincue.

C’est pour cette raison que la décision de la Cour supérieure du Québec dans l’affaire Truchon et Gladu me préoccupe énormément. Le 11 septembre, la juge Christine Baudouin a statué que « l’exigence de la mort naturelle raisonnablement prévisible » stipulée dans la législation canadienne sur l’aide à mourir était inconstitutionnelle. Elle a donc déclaré cette disposition invalide en estimant qu’elle viole les droits de Jean Truchon et de Nicole Gladu en vertu des articles 7 et 15 de la Charte canadienne des droits et libertés.

Selon cette décision, l’objectif défini par le Canada dans la loi, soit d’« affirmer la valeur inhérente et l’égalité de chaque vie humaine et d’éviter d’encourager les perceptions négatives au sujet de la qualité de vie des personnes âgées, malades ou handicapées », ne serait pas valide.

Pourtant, ce critère relatif à la fin de vie agissait comme un véritable garant de l’égalité. Il permettait d’empêcher que les personnes handicapées ne meurent parce qu’elles ont une incapacité. Le risque est grand, en l’abandonnant, que la population ne conclue que la vie avec un handicap est un sort pire que la mort. Il y a aussi un danger que ce message soit intériorisé par les personnes qui vivent une telle situation.

Imaginez un instant que la souffrance associée à l’exclusion des personnes LGBTQI+, à l’oppression coloniale ou au racisme soit admissible comme motif pour recourir à la mort assistée. Cela provoquerait une levée de boucliers. Voilà pourquoi, en tant que défenseure des droits des personnes handicapées, je dois dénoncer ce jugement.

Le critère de fin de vie était garant de l’égalité également parce que jusqu’ici, les personnes autorisées à accéder à l’aide médicale à mourir avaient toutes un point en commun : le fait d’être en train de mourir. Malgré cette protection, l’adversité s’est infiltrée dans le système.

Des soins indispensables à la vie

Des personnes handicapées sont mortes parce qu’elles n’ont pu accéder aux services dont elles avaient besoin pour jouir d’une bonne qualité de vie. On a jugé que le recours à l’aide médicale à mourir était acceptable et « légitime » dans ces circonstances. Sean Tagert, un homme de la Colombie-Britannique atteint de sclérose latérale amyotrophique, a confié que l’impossibilité d’accéder aux soins à domicile dont il avait besoin 24 heures sur 24 l’avait conduit à demander l’aide médicale à mourir. Au Québec, Archie Rolland a choisi la mort après avoir échoué à obtenir des soins prodigués avec respect et compassion dans un établissement de soins de longue durée.

D’autres se sont vu offrir l’aide médicale à mourir sans qu’ils l’aient demandée, parce qu’on a supposé que la souffrance associée à leur incapacité était si insoutenable qu’ils ne pouvaient logiquement que désirer la mort. En Ontario, Roger Foley, atteint d’ataxie cérébelleuse, a reçu une offre non sollicitée d’aide médicale à mourir alors qu’il implorait qu’on veuille bien lui donner des soins à domicile. À Terre-Neuve, Sheila Elson s’est fait dire qu’il s’agissait d’une option envisageable pour sa fille atteinte de paralysie cérébrale et de spina-bifida.

Les personnes handicapées doivent déjà surmonter d’énormes difficultés. Nous ne pouvons tout simplement pas laisser s’instaurer un régime où le fait d’avoir une invalidité devient en soi un motif suffisant pour mettre fin à une vie.