Le sujet du racisme s’est invité dans la campagne électorale. Plutôt que d’en parler de façon cosmétique – le jeu de mots était ici trop amusant –, voilà une belle occasion d’en parler en profondeur afin de mieux nous comprendre. Cela peut nous aider à progresser vers un pays plus égalitaire, un pays favorisant l’épanouissement de toutes les personnes qui y vivent.

Fabrice Vil Fabrice Vil
Collaboration spéciale

D’abord, qu’est-ce que le racisme ? Oui, le racisme peut être vu comme un enjeu de moralité personnelle. Au terme de cette définition, le racisme est un péché dont seules de vilaines personnes peuvent être auteures. Cette définition est une illusion parce qu’elle ne vise que des gestes et propos à l’image de groupes comme le Ku Klux Klan. Un fardeau très élevé pour déceler du racisme au quotidien…

PHOTO CARLOS OSORIO, REUTERS

« La controverse qui tend à condamner Justin Trudeau sans possibilité de rédemption lance une fausse piste », estime l'auteur.

Le racisme, c’est surtout l’effet de rapports de pouvoir inégalitaires. Des rapports tangibles et intangibles qui se manifestent dans le quotidien, peu importe nos bonnes intentions, notamment sur les plans culturel, social, judiciaire, économique et politique. Ces rapports, ultimement, avantagent certains individus et en désavantagent d’autres.

Il est nécessaire d’examiner le racisme sous le second angle pour en saisir la nature et y faire face.

Deux photos. Une vidéo. Est-ce que les blackfaces/brownfaces de Justin Trudeau étaient des gestes racistes ? Je considère que oui, peu importe les intentions de Justin Trudeau.

Comme plusieurs commentateurs l’ont déjà expliqué, le blackface réfère principalement à la pratique des minstrel shows datant du XIXe siècle aux États-Unis. Des comédiens, noirs et blancs, se peignaient le visage en noir et jouaient le rôle de parfaits idiots, à l’amusement des spectateurs. Cette pratique a contribué à alimenter le stéréotype selon lequel les Noirs sont bêtes.

Et l’on ne peut prétendre que cette pratique n’a jamais eu cours ici. Dans un texte de 2016, l’analyste politique Rachel Decoste rappelle qu’en 1979, Denise Filiatrault a offert un rôle à Normand Brathwaite dans l’émission Chez Denise. Dès la première saison de l’émission, M. Brathwaite livre un numéro qui fait justement référence aux minstrel shows. Il se peint le visage en noir et exagère la grosseur de ses lèvres.

Le maquillage noir sur le visage en lui-même est inoffensif, mais il est devenu un symbole : celui de tous les stéréotypes tristement accolés aux personnes noires.

Voilà pourquoi je suis à l’aise de considérer le blackface comme inacceptable en toutes circonstances. Les inconvénients du symbole au sein de notre société sont plus grands que le privilège individuel de se peindre le visage en noir.

Cela dit, je crois qu’une personne comme Justin Trudeau a droit à l’erreur, d’autant plus que le blackface a été toléré jusqu’à récemment au Canada, et plus récemment encore au Québec. D’ailleurs, dans un monde où le racisme est tabou, les occasions où des individus reconnaissent avoir fait un geste raciste et s’en excusent sont rares. Pourtant, c’est la voie que les individus et sociétés doivent nécessairement emprunter pour s’affranchir du racisme.

Sur ce point, la controverse qui tend à condamner Justin Trudeau sans possibilité de rédemption lance une fausse piste. Elle perpétue la fausse idée que le racisme est un crime individuel impardonnable. Cela contribue au caractère tabou du sujet et empêche tout dialogue au sujet d’un phénomène bel et bien présent au pays en 2019. On ne peut faire disparaître ce qui est tabou. Voilà le drame de cette histoire, à travers le traitement sensationnaliste du racisme. Ce traitement avantage seulement des partis politiques qui eux-mêmes n’arrivent pas à exposer en quoi, par leurs actions passées et futures, ils luttent contre le racisme.

Pouvons-nous parler ouvertement et avec bienveillance du racisme ? Oui. Le racisme est l’un des sujets les plus difficiles à aborder à l’école, au travail, dans une société, mais nous en sommes capables.

En 2008, lors de la course à l’investiture démocrate, Barack Obama était sujet à une controverse concernant son ancien pasteur, le révérend Jeremiah Wright. Ce révérend, impliqué dans la campagne d’Obama, avait tenu des propos clivants à l’endroit des personnes blanches et du gouvernement américain. Sous les feux de la rampe, Obama a mis un terme à l’implication du pasteur dans la campagne et a tenu à prononcer un discours : « A More Perfect Union ». Il a ainsi manifesté son désaccord avec les propos du révérend Wright, les a contextualisés et a expliqué la nature exacte de ses liens avec le révérend. Mais il a surtout profité de l’occasion pour exposer sa vision du racisme aux États-Unis : sa source, sa nature exacte et les perspectives d’une plus grande unité entre les Américains. Voilà une sagesse dont nous avons aussi besoin au Canada.

Nous avons ici l’occasion d’explorer pourquoi les Canadiens sont mal informés quant aux tenants et aboutissants du racisme.

Nous pouvons aussi interroger en quoi ce manque d’éducation a un impact particulièrement grave lorsqu’on parle des classes privilégiées qui, justement, accèdent plus facilement aux sphères du pouvoir. Nous devrions aussi parler de l’histoire de l’esclavage au pays, tout comme de la situation des personnes racisées aujourd’hui.

Et que dire de la situation des personnes autochtones ? Nous ne dirons jamais assez que le Canada s’est construit notamment sur des fondements qui ont largement défavorisé ces personnes. Quelles politiques les partis nous proposent-ils aujourd’hui pour lutter contre le racisme ? Ce sujet sera-t-il abordé lors des débats des chefs ? Je nous invite, à la maison avec nos enfants, à l’école avec nos élèves, au travail avec nos collègues, à parler des émotions qui nous habitent lorsqu’il est question de racisme. Nous devrons aborder ces sujets si nous voulons un meilleur pays.