La liste d’écueils auxquels peut faire face une campagne électorale est très longue.

Michael Fortier Michael Fortier
Collaboration spéciale*

Les chefs s’arrêtent à plusieurs endroits tous les jours, à l’occasion dans plus d’une province. La logistique derrière les avions, les autocars et les locaux électoraux bondés de partisans est impressionnante. Les campagnes craignent toutefois beaucoup plus les tirs fratricides que les retards d’horaire.

Les journalistes savent qu’à chaque visite d’une ferme laitière ou d’une usine de papier recyclé, ils auront l’occasion d’interroger les chefs sur la candeur d’un candidat dont le parti regrette probablement déjà le recrutement.

Les campagnes doivent aussi avoir à l’œil d’autres alliés naturels. Contrairement à la campagne de 2015, de nombreux gouvernements provinciaux s’identifient aux conservateurs cette année.

Parmi ceux-ci, deux premiers ministres provinciaux risquent de peser dans la balance durant cette campagne : Doug Ford et Jason Kenney.

Les Ontariens ont fait un choix étonnant en élisant le gouvernement Ford – certains diront qu’ils n’avaient guère le choix. Comme l’aînée d’une famille, l’Ontario a toujours montré le chemin. Durant les conférences constitutionnelles d’antan, l’Ontario faisait souvent passer les intérêts du pays avant les siens.

Mais en juin 2018, c’est comme si cette aînée au parcours irréprochable a du même coup abandonné ses études universitaires et amorcé une fréquentation avec un motard aux allures louches. Ce gouvernement en panne de compétence est un cadeau du ciel pour Justin Trudeau, qui souhaitera y associer les conservateurs fédéraux.

Contrairement à Doug Ford, Jason Kenney est probablement l’un des politiciens les plus doués de sa génération au Canada. Kenney aurait dû accéder au cabinet dès la première victoire de Stephen Harper en 2006 – malheureusement, les impératifs de l’équilibre régional l’ont gardé sur la touche. Mais dès que la voie s’est ouverte, Kenney a brillé dans le gouvernement Harper, notamment dans les dossiers du multiculturalisme et de l’immigration.

J’ai rarement rencontré un politicien aussi studieux. Qu’il s’agisse d’une réunion du cabinet ou d’une simple sortie pour épauler le financement d’un candidat, Kenney avait lu ses dossiers et fait les recherches nécessaires. Il a plongé dans les responsabilités que lui a confiées M. Harper avec énergie et ingéniosité. Il voyageait d’un bout à l’autre du pays pour aller à la rencontre de nouveaux Canadiens et forger des liens avec des communautés qui n’avaient pas toujours eu de bons rapports avec les conservateurs.

Son atterrissage au ministère de l’Immigration a conduit le Canada à s’interroger sur le profil idéal de l’immigrant canadien du XXIe siècle. Il a anticipé les défis de main-d’œuvre que nous connaissons et insistait pour que nous accueillions des immigrants dont les talents allaient nous servir dès leurs premiers moments au pays.

Son parcours en politique provinciale depuis 2015 est aussi remarquable. 

Avant de se faire élire à la tête du gouvernement albertain en avril dernier, il avait présidé un mariage entre deux factions de la mouvance conservatrice et dû s’assurer de gagner la course à la direction du nouveau parti émergeant. Sa campagne électorale – et son discours depuis – n’a laissé place à aucune ambiguïté sur sa principale préoccupation : ouvrir la voie à un pipeline canadien pour le pétrole albertain.

Autant à l’ouest qu’à l’est de Fort McMurray se dressent des obstacles empêchant la construction d’un pipeline. Lorsque le gouvernement Trudeau a tenté d’appuyer l’Alberta en achetant le pipeline de Trans Mountain en mai 2018, les tribunaux lui ont reproché plusieurs bourdes dans le processus de consultation. Dix-huit mois (et presque 5 milliards) plus tard, toujours prisonnier de nombreux recours judiciaires, le pipeline n’a pas beaucoup progressé.

Pourtant, pendant de nombreuses années, le Canada se réjouissait des succès albertains et de leur contribution à la richesse collective. L’impact dévastateur des changements climatiques n’est évidemment pas étranger à cette résistance, mais alors que la très grande majorité du parc automobile du Canada fonctionne encore avec des moteurs à combustion (et pendant que se fait un virage plus important vers l’électrique), pourquoi préférer le pétrole saoudien ou irakien à celui de l’Alberta ?

L’indifférence de certains Canadiens envers l’Alberta alimente beaucoup d’amertume. Il suffit d’avoir quelques amis albertains pour s’en convaincre.

Les Québécois savent qu’ils ont été bénis par l’hydrographie et la vision d’une génération des leurs. Mais l’existence d’Hydro-Québec n’empêche pas des centaines de milliers de Québécois de pomper de l’essence régulièrement. Ceux qui, comme moi, possèdent un véhicule électrique les voient et ne les jugent pas – un jour, les stations d’essence seront désuètes. Mais entre-temps, M. Kenney offre à l’Alberta un porte-voix crédible pour justifier la construction d’un pipeline. Et cette voix, contrairement à celle de Doug Ford, ne sera pas un boulet pour les conservateurs.

* Michael M. Fortier est banquier et un ancien ministre conservateur dans le gouvernement fédéral.