Comme disait mon grand frère : il y a un bogue dans l’ordinateur de la création. La planète a passé un été chaud, et les nombreux incendies de forêt n’ont pas manqué de nous le rappeler.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Je soupçonne l’étoile qui brille à la cime du sapin généalogique du monde animal d’en être la première responsable. Qu’est-ce qui a changé depuis tous ces sommets sur le climat et tous ces engagements nationaux pour endiguer un peu le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité ? Pas grand-chose de vraiment significatif.

Je voudrais dans ce premier texte post-vacances vous donner mes impressions sur une lecture qui m’a ouvert les yeux sur les potentiels autodestructeurs de l’espèce humaine. C’est le bouquin intitulé Le bug humain : pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher, du docteur en neuroscience Sébastien Bohler. Cet essai nous fait comprendre que notre cerveau possède un programme d’autodestruction qui mène tranquillement la planète à sa perte et que, pour régler les dérives environnementales de l’humanité, il faut arriver individuellement à dominer cette bête tapie dans notre esprit.

Il y a dans le cerveau humain des structures anciennes renfermant des programmes de survie qui ont été d’une grande pertinence pour nos ancêtres lointains, mais qui aujourd’hui nuisent à l’humain moderne.

Dans notre encéphale se trouve une structure appelée le striatum, qui est impliqué dans la motivation de nos comportements de base, dont la recherche de nourriture ou de partenaires sexuels, la quête du pouvoir ou d’un meilleur statut social, le glanage d’informations dans notre environnement, et j’en passe. Chaque fois que nous comblons un de ces besoins fondamentaux, notre striatum est irrigué par la dopamine provenant de l’aire tegmentale ventrale.

En plus d’être une douce récompense, la dopamine sert à renforcer le comportement en question. C’est un peu comme si notre cerveau nous disait : « Ce dîner copieux, cette mémorable partie de jambes en l’air, cette promotion tant convoitée, ce million supplémentaire engrangé ou ces centaines de “j’aime” sur ta publication t’ont visiblement fait du bien. Pourquoi ne pas tout de suite recommencer à travailler pour obtenir une récompense encore plus importante. » Alors, dopé à la dopamine, on se remet en marche avec en tête la prochaine gratification.

Ainsi, notre striatum nous commande à tout instant d’être le plus fort possible pour nous garantir un accès privilégié aux ressources, de manger encore pour éviter les effets pervers d’une éventuelle restriction alimentaire, de diversifier nos conquêtes pour mieux passer nos gènes et de glaner toutes les infos possibles sur notre environnement pour assurer notre survie.

PHOTO RALPH ORLOWSKI, REUTERS

« Notre cerveau possède un programme d’autodestruction qui mène tranquillement la planète à sa perte », écrit Boucar Diouf.

Il y a deux siècles, lorsque nous n’étions que 1 milliard d’humains sur le globe, l’impact du duo striatum-dopamine était moins perceptible sur les écosystèmes. Maintenant que nous frôlons les 7,7 milliards et que chaque année, sur cette planète aux ressources limitées, s’ajoutent 90 millions de drogués à la dopamine, le bogue humain devient sérieusement inquiétant, selon l’auteur. Combinez cette génétique d’insatisfaction vieille de quelques millions d’années avec l’idéologie consumériste d’aujourd’hui – celle qui nous martèle que « le bonheur, c’est l’avoir », comme chantait Souchon – et vous avez le combustible d’autodestruction dont parle Bohler. 

Pour cause, à peine les clés de la nouvelle Mercedes dans la poche, notre striatum rêve déjà de nouveauté. Ainsi, prenez tout ce que vous voulez comme symbole de réussite sociale, et ce programme d’insatisfaction cérébral impliquant les neurones dopaminergiques va finir par s’ennuyer et réclamer du nouveau. Ces grosses poches qui ont assez de bidoux pour se la couler douce pendant 1000 ans et qui continuent quand même de réclamer le droit de polluer et de détruire les derniers refuges de cette biodiversité planétaire sur le respirateur seraient aussi des toxicos victimes de ce bogue de fabrication.

Encore plus de bouffe, de pouvoir, de sexe, de reconnaissance, de confort, d’informations et, surtout, moins d’efforts. Tel est le slogan du striatum relayé partout sur la planète.

Les statistiques étalées par Bohler sont autant de preuves en faveur de cette gourmandise multiforme planétaire. Aujourd’hui, c’est 1,9 milliard d’individus de plus de 18 ans qui sont en surpoids. En Amérique, c’est 65 % de la population qui est en surpoids, dont 33 % d’obèses. Selon les projections, en 2030, 38 % de l’humanité sera en surpoids. Côté foufoune, l’industrie de la pornographie est devenue un buffet ouvert qui vaut 97 milliards et représenterait 35 % des vidéos regardées quotidiennement sur la Toile. Chaque seconde, 28 000 personnes regardent des galipettes dans les internets. Pour ce qui est de la quête de statut social, on compte des centaines de millions d’accros aux clics dans les médias sociaux tandis que, de l’autre côté de l’écran, les tyrans étirent leur pouvoir et les riches s’enrichissent. Selon les chiffres d’OXFAM, 1 % des plus riches empochaient 82 % des richesses créées sur la planète en 2018.

Une fois le problème posé, Bohler propose des pistes de solutions pour ceux qui tentent de résister à ces renforceurs primaires du striatum qu’on associait jadis aux péchés capitaux. Des voies de contournement et de déprogrammation proposées par l’auteur, il y a la nécessité d’ajouter plus de conscience à notre science, réapprendre le bonheur de partager, explorer d’autres chemins de la retenue comme la méditation pleine conscience, relire et s’approprier la sagesse des grands philosophes, etc.

Bref, chacun doit trouver son chemin de la retenue pour réduire au silence ces élans d’insatisfaction cérébrale hérités de notre évolution. Ce livre est une belle façon de comprendre que pour préserver notre Terre contre l’insatiabilité de l’Homo sapiens, l’action collective ne naîtra que d’un travail de déprogrammation que nous devons faire individuellement. Je suis presque certain qu’en lisant ce bouquin, même Trump y trouvera le nécessaire pour pouvoir dire un jour : « Make America Greta Again ! » LOL.