Cet ouvrage collectif sous la direction de Serge Brochu, Jean-Sébastien Fallu et Marilou Pelletier propose un tour d'horizon complet des questions concernant le cannabis, que ce soit son usage récréatif ou les enjeux de prévention et de traitement.


Jusqu’à maintenant, les campagnes de prévention des toxicomanies ont eu comme objectif principal de contrer et de condamner l’usage de substances psychoactives ainsi que de mettre en garde le public contre les conséquences négatives de cet usage.


Or, si ces substances n’avaient que des effets néfastes, pratiquement personne n’en consommerait. En effet, les fondements de la psychologie comportementale nous enseignent que, en général, les êtres humains n’adoptent ni ne maintiennent des comportements qui n’ont que des conséquences négatives. De fait, la grande majorité des consommateurs de substances psychoactives, qu’elles soient légales ou non, ont un usage non problématique, voire bénéfique dans certains cas, que ce soit sur les plans thérapeutique, spirituel, social, ou simplement pour le plaisir et le bonheur de consommer.


Les anthropologues ont recensé environ 15 000 cultures distinctes dans l’histoire de l’humanité, dont moins de 10 ne faisaient pas l’usage de substances psychoactives.
Ces substances sont utilisées depuis des lustres pour atteindre des états altérés de conscience et pour des motifs généralement thérapeutiques ou hédonistes. La consommation de psychotropes est donc une réalité inhérente à l’existence humaine. Il est éminemment irréaliste et contre-productif de viser à les éradiquer. Pourtant, l’ONU en avait fait un objectif pour 2019. Nul doute que cet objectif ne sera jamais atteint.


Il arrive que chez certains individus et dans certains contextes, la consommation de ces substances entraîne des problèmes d’ordres variés : personnels, familiaux, sociaux, judiciaires, sanitaires, etc. On pourrait croire que c’est pour cette raison que certaines substances sont interdites par des lois, mais il est étonnant de constater que la prohibition de certaines substances et l’autorisation de certaines autres n’ont que peu à voir avec leur dangerosité et les conséquences qui y sont associées.

En effet, la distinction entre ce qui est permis et ce qui est interdit par la loi repose essentiellement sur des critères non pas objectifs, scientifiques et pharmacologiques, mais plutôt sur des facteurs politiques, économiques et culturels (par exemple : marijuana et Mexicains, opium et Asiatiques, cocaïne/crack et Noirs, etc.). Les études scientifiques le montrent, l’évaluation de la dangerosité des substances psychoactives est un exercice très complexe qui aboutit toujours sensiblement aux mêmes conclusions : l’alcool et le tabac figurent parmi les substances les plus dangereuses et il n’y a que très peu de rapport entre cette dangerosité et la classification légale.


Quoi qu’il en soit, la légalisation du cannabis au Canada soulève plusieurs interrogations. Elle permet de revoir certaines pratiques et la cohabitation de différentes approches quant à la prévention de la toxicomanie.

[…]

Les meilleures pratiques et celles à éviter

Comme dans bien d’autres cas, les connaissances scientifiques ne sont pas toujours très claires quant au choix des méthodes et pratiques préventives à privilégier, mais les évaluations d’initiatives de prévention comme de traitement ont permis de définir des pratiques à éviter, soit parce qu’elles sont inefficaces ou, pire, parce qu’elles produisent des effets contraires aux effets visés.

Contrairement à l’intuition de plusieurs, faire peur, exagérer les risques et créer de l’anxiété est à éviter, tout comme fournir une information uniquement centrée sur les risques et inadaptée à l’âge des participants.

Fonder l’intervention sur l’idéologie et la morale dans une attitude de jugement et d’intolérance est aussi à éviter. Il est par ailleurs préférable d’éviter les termes péjoratifs et empreints de partis pris cognitifs et de jugement comme « l’usage responsable », le « mésusage », « l’usage inapproprié », et de privilégier plutôt des termes plus neutres comme « consommation problématique de cannabis », qui correspond à une fréquence ou à des quantités élevées de consommation, susceptibles d’entraîner des conséquences négatives ou les deux.

Plusieurs processus peuvent expliquer pourquoi les messages alarmistes peuvent produire des effets iatrogènes, comme celui de perdre toute crédibilité aux yeux des jeunes qui peuvent ne plus porter attention à l’ensemble des messages de prévention. Aussi, les jeunes sont très sensibles aux incohérences, au déficit de crédibilité et se sentent parfois manipulés, minimisent la portée des messages et n’écoutent plus. Il est par ailleurs recommandé d’éviter de parler de risques à très long terme chez les jeunes, car ceux-ci sont trop éloignés de leur réalité.

Les études évaluatives montrent aussi qu’offrir d’autres activités structurées constitue une stratégie efficace. Favoriser la participation active et l’interaction dans de petits groupes permet aux participants de mieux faire une introspection et présente généralement de meilleurs résultats. Constituer des groupes n’est pas une bonne idée pour tout individu. Certains effets iatrogènes ont été observés dans les groupes incluant des jeunes déviants, c’est-à-dire des jeunes qui présentent des attitudes et des comportements jugés particulièrement hors norme, voire antisociaux. Jouant souvent le rôle de « leaders négatifs », ces jeunes risquent de renforcer les propos antisociaux de tous les autres membres du groupe et donc, de les inciter à adhérer à des valeurs et attitudes proconsommation. Heureusement, il existe des moyens pour éviter ces processus d’entraînement à la déviance, notamment en formant un animateur vigilant à l’égard de ce type de processus et capable de les déjouer, ainsi qu’en formant des groupes plus petits et homogènes et dont le niveau de risque est semblable. De plus, l’intégration des pairs prosociaux à l’intervention, ainsi que des jeunes bien adaptés et légèrement plus vieux à titre de coanimateurs est une stratégie recommandée lorsque le groupe est constitué de jeunes déviants.


Il est généralement efficace d’enseigner des stratégies de substitution. Par exemple, au lieu de consommer du cannabis pour fuir des émotions négatives, on peut proposer des activités sportives ou culturelles. Pour avoir une influence sur les niveaux de consommation, l’information est nécessaire, mais non suffisante. Dans une visée de réduction des méfaits, les connaissances sur les substances pourraient suffire à limiter certaines manifestations. Enfin, on recommande de développer les habiletés d’affirmation de soi et de résistance aux influences ainsi que les habiletés personnelles et sociales.


— Jean-Sébastien Fallu, Laurence D’Arcy, Marie-Anik Gagnon et Jessica Turmel

***

Cannabis

Sous la direction de Serge Brochu, Jean-Sébastien Fallu et Marilou Pelletier. Les Presses de l'Université de Montréal. 175 pages.