Tous les résidants de Montréal, sauf une personne et peut-être aussi celles qui sont décédées dans les hôpitaux ou dans les résidences pour personnes âgées, ont commencé et terminé leur journée saines et sauves comme d’habitude, le 26 août dernier. C’est ce que tu aurais tendance à penser et à dire, au lieu de te contenter des statistiques banales habituelles, telles que : c’est le 15décès survenu dans la région de Montréal à la suite d’un accident de la route…

Yolande Naggar
Amie et associée de Bernadette

Je suis désolée de te contredire cette fois, mon amie, mais je sais que tu apprécies l’honnêteté. Le 15e décès, ce n’était pas juste un petit chiffre insignifiant placé en dessous d’un fait divers quelconque, c’était toi, Bernadette Boulé, un être super important dans ma vie et dans celle de tous ceux qui t’aiment. Je le sais que tu as raison, qu’il est important de voir le bon côté des choses.

D’ailleurs, c’est grâce à ta belle philosophie de vie, ton humeur joyeuse, la plupart du temps, ta foi en moi et en mes rêves, que j’ai renoué avec un grand rêve et redonné du sens à ma vie ces dernières années. Je me sentais vraiment choyée d’avoir une perle telle que toi à mes côtés pour m’aider à fonder une coopérative qui va en aider plusieurs, surtout des enfants.

Malheureusement, tu n’as pas pu te réjouir longtemps de ton dernier chef-d’œuvre, au sens large comme au figuré, car il y en a eu plusieurs. Plusieurs petites victoires que tu as remportées avec ta patience, ton positivisme, ta détermination et ta belle énergie. Tu étais un exemple pour plusieurs, moi la première !

Alors, je t’en prie, laisse-moi vivre ma colère. Je sais que tu finiras par avoir raison sur moi et que tu me feras accepter l’inévitable.

Mais pour le moment, je suis profondément triste et très en colère. Le mieux que je puisse faire est de mettre en mots tous mes maux.

Comment une femme, une amie, une sœur, une tante, une éducatrice merveilleuse, marchant en direction des moyens de transport qui la conduisent au travail comme chaque matin et un conducteur d’autobus ayant de l’importance dans la vie et le cœur de ses proches, certainement pourvu de compétences au volant, venant de terminer sa nuit de travail, peuvent-ils se rencontrer dans des circonstances aussi tragiques ? « Ce n’était qu’un stupide accident, je n’ai pas souffert… », nous diras-tu. Heureusement, ma seule consolation en ce moment est que tu sois partie sur le coup ou presque… selon les versions des maudits faits !

Il reste que mon cœur et celui de bien d’autres pleurent ta disparition soudaine. Qu’une famille, des parents et des amis du chauffeur en question sont attristés par cette tragédie, qui l’a mis en état de choc.

Pendant que la vie de plusieurs se poursuit, pendant qu’un coroner cherche des indices pour faire la lumière sur l’accident, pendant que ta famille essaie d’organiser tes obsèques, à travers sa peine, on prend rarement le temps nécessaire… Le temps d’une pensée envers les victimes et leurs proches, le temps de se demander qu’est-ce qu’un tel événement peut nous apprendre pour mieux poursuivre nos routes après.

Toi, Bernadette, tu donnais beaucoup d’importance à l’apprentissage. Encore une fois, tu avais raison, mais le temps de vivre les étapes du deuil est tout aussi important. Le déni, la colère, l’accueil, l’acceptation, le pardon, la guérison ; c’est dans cet ordre-là, avec des reculs et des avancées, que les deuils se réalisent. Comme on ne peut pas juste mettre un bandage sur une blessure profonde, en espérant qu’elle guérisse, il est crucial de prendre le temps de guérir celles du cœur. Les bandages psychologiques peuvent se traduire par des phrases telles que « il était sûrement épuisé… elle était trop pressée, stressée… la vie continue… c’est la faute du rythme fou que la société nous impose… c’est leur destin… etc ».

Moi aussi, je suis tombée dans ce piège infernal, me sentant obligée de consoler, de donner un sens à l’inexplicable, d’enterrer le silence qui est parfois salutaire. Probablement que les raisons de ton accident se trouvent un peu dans tout ce que j’ai nommé plus haut… So what ! Ça peut juste ramener un peu de justice, mais certainement pas toi, qui va beaucoup me manquer et à qui je n’ai pas suffisamment dit ou montré que je t’aimais beaucoup.

En écrivant ces quelques lignes, je prends conscience de ma colère, de mes contradictions, de ma tristesse et je sens déjà un certain apaisement. Je te serai éternellement reconnaissante de m’avoir souvent encouragée à écrire. Cette fois-ci, je me suis donné la permission de ressentir mes émotions et de les accueillir telles qu’elles se présentent. Je sais que tu me donnerais raison, car tu appréciais qu’on te confronte avec des idées différentes. Tu disais que ça rend la vie plus pétillante et enrichissante.

Je me ferai un honneur d’écrire un jour au sujet de ton apprenti-sage et de ta façon unique de voir les situations les plus douloureuses avec tes yeux incroyablement expressifs, ainsi que ta manière souvent tendre, douce ou révoltée, de communiquer clairement ce que tu ressentais. Ce qui te rendait si attachante et précieuse pour plusieurs.

Le manque de respect, les encombrements, les retards dans les transports en commun te mettaient en colère, et à juste titre. Il y a certainement matière à amélioration dans ce domaine. En émettant nos opinions dans les espaces réservés pour ça sur le site de la STM, en autres. En évitant de bousculer autrui, en partant un peu plus tôt de chez soi pour attendre le prochain métro, au besoin ; en cédant ou en osant demander une place assise quand c’est requis… Ce sont tous des gestes de savoir-être qui peuvent aider à mieux interagir dans les transports publics pour le mieux-être de tous les passagers. 

À nos élus, je demande en ton nom de faire en sorte de mieux répondre à la demande pour encourager les transports en commun et diminuer la pollution qui nous menace tous ainsi que l’avenir de nos enfants.

Tu étais une femme si forte, rayonnante et pleine d’énergie avec une santé et un corps fragile. Ç’aurait été atroce de subir, en plus, toutes les blessures des suites de ton accident. C’est la seule grande justice que je vois dans cette histoire, que je ne trouve pas les mots pour décrire.

Je termine en souhaitant à tout le monde, en ton nom, de prendre le temps nécessaire de bien faire les choses pour devenir la meilleure version de soi-même, un peu plus chaque jour, quoi qu’il arrive…

Un texte en l’honneur de ma grande amie, une artiste hors pair, autant dans sa façon de vivre que sur ses toiles et ses écrits, Bernadette Boulé, victime d’un accident le 26 août 2019 qui l’a laissée sans vie.