Il y a deux semaines, l’artiste et homme d’affaires Jay-Z a annoncé son partenariat avec la National Football League (NFL), décevant ainsi plusieurs fans et déchaînant — notamment en ligne — un débat, mené surtout par ceux qui limitent leurs croisades à l’utilisation de mots-clics.

Martine St-Victor Martine St-Victor
Stratège en communication, Milagro Atelier de relations publiques,

Selon l’entente, Jay-Z devient stratège du divertissement live de la ligue (incluant mais non limité au spectacle de la mi-temps du Super Bowl) et sa compagnie Roc Nation aidera la NFL à amplifier son programme Inspire Change. En théorie, l’objectif de Inspire Change est de créer et d’encourager les initiatives socioculturelles qui ciblent diverses communautés aux États-Unis, mises de l’avant par des joueurs et des propriétaires de la NFL.

Mais la pratique a été bien mal annoncée : une conférence de presse où un Jay-Z mal préparé où malaisé à répondre aux questions était flanqué du commissaire de la NFL, Roger Goodell, un homme qui ne recevra jamais le prix Nobel de la Paix, ni celui de gestionnaire de l’année. L’optique de cette conférence de presse a noyé ses intentions et a été l’exemple parfait qu’une image, surtout lorsqu’elle choque, vaut mille mots.

Après trois décennies de grand amour, j’ai rompu avec la NFL il y a deux ans. J’en ai parlé dans ce journal, il y a quelques mois. Voir alors un de mes artistes préférés s’associer à une ligue que je trouve maintenant ignoble fut d’abord un choc. Puis, avec un recul nécessaire et avec nuance, si souvent absente de nos opinions, je me suis faite à l’idée en me disant que Jay-Z fait ce qui est bon pour Sean Carter. Sean Carter est son vrai nom, celui qui apparaît sur ses contrats et sans doute, sur ses comptes de banque.

Si on veut que cette ligue change, il vaut mieux avoir un Jay-Z à la table des décideurs que dans une manif.

J’imagine les prochaines étapes ainsi : Jay-Z devient propriétaire (le seul Noir à l’être) d’une des 32 équipes de la NFL et commence tranquillement à implémenter une nouvelle culture dans la ligue. Une culture d’inclusion et d’équité, axée sur les joueurs, pas sur les propriétaires. Une qui ressemble plus à celle de la National Basketball Association (NBA).

Mais si mon rêve s’avérait ne pas être le plan de match, ma déception sera complètement injustifiée. Même si je prends à cœur ce précepte de Luc 12 : 48 : « On demandera beaucoup à qui l’on a beaucoup donné, et on exigera davantage de celui à qui l’on a beaucoup confié », je sais qu’une fois sorti du contexte de la Bible, son application peut être complexe.

Indignation et indifférence

Nous semblons vivre dans un moment de l’histoire où notre vertu s’égare. Nous sommes souvent indignés par le presque inoffensif et inconséquent alors que le beaucoup plus grave ne nous empêche pas de dormir.

J’ai assisté à chaque tournée de Jay-Z depuis qu’il a fait la première partie de Puff Daddy en 1998. Il a signé parmi mes paroles préférées et a su m’éduquer à travers sa musique. Si c’est tout ce que Jay-Z aura accompli, ça devra me satisfaire parce qu’à tout dire, il n’a pas à être en plus militant. Oui, il y a des luttes qui continuent et des droits qui sont bafoués, mais tous les Noirs n’ont pas à être Martin Luther King. Tous les homosexuels n’ont pas à être Harvey Milk. Toutes les femmes n’ont pas à être Gloria Steinem. Nous n’avons pas à être tout, pour tout le monde, tout le temps.

Ne devrions-nous pas arrêter d’utiliser les célébrités comme boussole morale et cesser de nous attendre à ce qu’elles soient un baromètre des choses qui devraient nous préoccuper ?

Le monde est plein de militants méconnus faisant du travail exceptionnel. Ils protègent nos droits, nos océans, nos libertés. Pour mieux les faire connaître, nos médias de masse devraient leur consacrer de plus importantes tribunes, leur permettant ainsi de rejoindre de plus grands auditoires et conséquemment, de nouveaux adeptes à leurs causes. Un traitement médiatique à la Greta Thunberg.

Dans cette optique, je lève mon Fedora au magazine Time qui, dans son palmarès annuel des 100 personnes les plus influentes, conjugue célébrités et militants.

Je comprends que lorsqu’une célébrité épouse une cause, cette dernière reçoive plus d’attention. Mais pourquoi est-ce le cas ? La réponse devrait nous indigner, au moins un peu.