La controverse autour de la projection du film Unplanned ; les manœuvres du président Trump en vue de la nomination de juges socialement conservateurs ; l’embarras d’un Andrew Scheer contraint, pour des raisons électorales, d’étouffer les revendications pro-vie d’une frange importante de la base et de l’état-major de son parti…

Jonathan Guilbault Jonathan Guilbault
Éditeur chez Novalis

À cela s’ajoute la révélation par le portail spécialisé Présence-info qu’une paroisse de Québec accueille ces jours-ci, en vue d’une conférence, le cofondateur de RightNow, un organisme qui se consacre à faire élire des politiciens pro-vie.

On peut dire que la question de l’avortement est revenue, comme elle le fait périodiquement, sur le devant de la scène.

L’opinion publique réserve toujours à ces sursauts antiavortement des réactions indignées et des répliques aussi sèches que fermes : pas question de rouvrir le débat, de revenir en arrière, le dossier est clos.

La vivacité de la riposte s’explique en partie par le souvenir de la souffrance de tant de femmes dont le corps a été l’objet du contrôle des hommes, de diverses façons. Et par la vive conscience que la conquête des droits des femmes, ou plus largement leur lutte pour la reconnaissance de leur pleine dignité, fut longue, ardue et encore incomplète – donc fragile.

Mais le ton passionné du débat tire également son origine du style véhément avec lequel certains membres de la mouvance pro-vie mènent leur combat.

La difficulté réside dans le fait qu’ils prennent leur point de vue comme une évidence, contraignante pour tout individu de bonne foi : le fœtus serait, sans nul doute possible, dès la conception, une personne, un être pleinement humain et disposant donc des mêmes droits que chaque citoyen.

Or les arguments sous-jacents à cette position ne relèvent pas de la logique mathématique, ni même de la science, qui ne peut trancher des questions de nature philosophique, anthropologique, théologique.

Si les questions se posant autour de l’avortement tenaient de l’évidence, l’opinion publique serait bien différente. Pour l’instant, le seul aspect de l’enjeu qui semble évident pour tous est la détresse très concrète de certaines femmes enceintes.

Bref, le sentiment d’évidence des milieux pro-vie les plus bruyants explique en partie l’extrême clivage du débat. Il détermine d’ailleurs, chez eux, toute une vision inconsciente de la société. Une vision antidémocratique, car voulant obliger les gens à suivre des lois qui ne procèdent pas d’un choix de société.

Toutefois, on serait malavisé de profiter de cette tare de certains milieux pro-vie pour disqualifier complètement leur option.

Fausse évidence

D’une part, parce qu’un sentiment d’évidence factice trouble également la vue de bien des pro-choix, en sens inverse. Ce qui mène à une censure ou à un dénigrement qui ne sont guère plus démocratiques.

D’autre part, parce que, dans bien des cas, le point de vue pro-vie procède d’arguments recevables, de nobles sentiments, de vrais cas de conscience. La plupart des pro-vie ne sont pas des sexistes attardés !

Je suis moi-même bouleversé par l’avortement. Pour des raisons de foi, avant tout, même si je conçois que l’on puisse être bon catholique et penser autrement en la matière.

Je suis donc favorable à un engagement social qui fait connaître les autres voies possibles, cherche à assainir le débat public, interroge des pratiques qui s’apparentent à l’eugénisme (comme l’avortement sélectif selon le genre), etc.

Mais au nom de mon option de foi, je me refuse à faire en sorte que tous, ou plus spécifiquement toutes soient forcées par la loi de la partager et d’agir en conséquence. J’aurais l’impression de travailler à l’imposition de quelque chose comme une charia catholique.

Autrement dit : je crois qu’il est possible d’être pro-vie sans être anti-choix.

On touche là l’un des grands enjeux de nos sociétés pluralistes et démocratiques, et un défi spirituel constant pour quiconque : s’engager généreusement selon ses convictions philosophiques, politiques, religieuses, tout en gardant à l’esprit qu’elles sont rarement de nature à s’imposer à tous.