Quand j’avais 5 ans, mon amie Sophie a eu la varicelle. On était quelque part au début des années 80. C’était avant le vaccin, et quand un enfant du voisinage avait la varicelle, on n’isolait pas le malade, mais au contraire, on organisait une fête où on invitait tous les autres amis qui n’avaient jamais eu ladite maladie.

Isabelle Picard Isabelle Picard
Ethnologue

Ma mère avait donc fait livrer des mets chinois et invité Sophie et sa mère. Résultat ? Quelques jours après, une semaine peut-être, mon frère et moi étions couverts de boutons qui piquent.

La manœuvre, que je trouvais très bizarre, je dois l’avouer, voire moyenâgeuse, visait en fait à empêcher une attaque plus virulente de l’affection à l’adolescence ou à l’âge adulte. C’est ce que je nommerais une bonne contagion. Ou une contagion altruiste.

Bref, je ne sais pas comment ça m’est venu, mais ça m’a fait penser à Trump et Bolsonaro autour d’un buffet chinois (taxé à 15 %, bien sûr). « Je pense acheter le Groenland et piller pas mal toutes ses ressources », dit Trump. Ne voulant pas être en reste, Bolsonaro ajoute : « Je ne veux pas te relancer, mais ça fait quatre semaines que l’Amazonie brûle et je ne fais pas grand-chose pour arrêter ça. C’est bon pour l’économie, tu sais, et ça fait plaisir à mes supporters ! »

PHOTO CARLOS BARRIA, REUTERS

Donald Trump et Jair Bolsonaro

Le vendredi 26 juillet dernier, Emrya Waiapi, chef de la tribu des Waiapi dans le nord du Brésil, a été retrouvé sans vie. Une enquête est encore en cours, mais certains disent déjà qu’il aurait trouvé la mort lors de l’invasion des terres de son peuple par une cinquantaine de chercheurs d’or clandestins, les garimpeiros. L’ONU a immédiatement condamné le geste et décrié l’empiétement constant des terres indigènes du Brésil par différents types d’exploiteurs faisant leur profit sur le dos de la Terre-Mère. La politique du président d’extrême droite Bolsonaro ouvre d’ailleurs une grande partie de l’Amazonie à l’exploitation. C’est là que j’ai commencé à lever le sourcil. Quelques jours plus tard, l’Amazonie brûlait.

La nation waiapi, comme 305 autres nations autochtones du Brésil, a la malchance d’habiter depuis des millénaires sur un territoire rempli d’or, de cuivre, de fer, de manganèse. Depuis l’élection de Bolsonaro, les pressions des exploitants miniers, agricoles ou forestiers pour exploiter l’Amazonie se sont transformées en menaces envers ces nations. Et les menaces, en invasions et les invasions, en possibles meurtres. Et on le sait maintenant, en incendies.

Par sa politique, Bolsonaro donne son feu vert implicite à l’invasion du territoire des autochtones. Pourquoi ? Pour l’argent et le pouvoir. Le pouvoir et l’argent.

PHOTO JOAO LAET, AGENCE FRANCE-PRESSE

Les incendies continuent de faire rage dans la forêt amazonienne.

Dans un sens ou dans l’autre, c’est toujours la même histoire. Aux XVe, XVIe, XVIIe, XVIIIe, XIXe, XXe et XXIe siècles, et ce, pour tous les peuples autochtones dans le monde. Presque six siècles en Amérique, sans doute davantage ailleurs. Et là, maintenant, au XXIe siècle, on se rend compte (sauf nos deux présidents dans un buffet chinois) qu’il y aurait peut-être un problème d’incendies, d’érosion, de fonte des glaciers, de températures extrêmes, de vents plus importants, de contamination des poissons, de morts de baleines, etc.

Pourtant, on continue à gratter la terre jusqu’à la fragiliser, à couper les arbres qui bloquent les vents, retiennent le sol et aident à assainir notre air, à forer la mer et les glaciers, à polluer les lacs et les rivières, et tout ça pourquoi ? Je vous laisse y répondre.

Quand une Greta se lève, on la ridiculise. Quand un chef s’oppose, on le malmène. Quand on propose une décroissance et peut-être des systèmes économiques moins dommageables pour l’environnement, on nous traite de socialistes, d’extrémistes de gauche.

Pendant ce temps, on pille, on écrase, on détruit. Là, maintenant. Et avant longtemps, il sera trop tard. L’époque du grand égoïsme humanitaire. Cent cinquante ans d’industrialisation sur trois millions d’années d’humanité. Un grain de sable sur la plage. Mais tout un grain de sable.

Les autochtones sont les premiers touchés par les changements climatiques, puisque beaucoup d’entre eux vivent encore avec le territoire. C’est vrai au Brésil, en Australie, en Afrique tout comme au Canada.

À preuve, cet hiver, des amis eeyou (cris) me racontaient qu’ils ne s’étaient pas rendus sur leur territoire de chasse depuis trois ans, parce que la route pour s’y rendre est devenue impraticable. Une simple route de terre, pourtant.

Pourquoi ? Parce que maintenant, le pergélisol fond du printemps à l’automne et que c’est ce pergélisol qui solidifiait la route menant aux territoires de chasse restants. Les plus jeunes ne poseront peut-être jamais les pieds sur leur territoire, ne connaîtront plus le secret des plantes et des racines, le vocable de la Terre-Mère. La langue de la terre est en danger, la vision du monde autochtone aussi, une vision dont on a pourtant bien besoin, il me semble. Les plus vulnérables paient en premier. Là, maintenant. Repeat.

Le virus que se transmettent certains chefs d’État en se donnant tous les droits sur la Terre a tout pour faire peur. Cette contagion, loin d’être altruiste, laissera des empreintes permanentes dans les veines et les artères de la Terre-Mère dans une attaque virulente qui marquera sa peau à jamais. Là, maintenant.