Alors que je cueille ma première grosse tomate Big Beef, que je hume son parfum piquant, je suis happée par une vive émotion : je réalise que je ne me souviens plus vraiment de la dernière fois où j’ai pris le temps de savourer ainsi l’été. De goûter chaque instant qui passe, comme lorsque j’étais enfant.

Julie La Rochelle
Mont Saint-Hilaire

Le temps était alors élastique.

Toute jeune, j’attendais impatiemment les vacances de l’école. Je rêvais de ces journées entières passées à me baigner, à faire des pirouettes dans la piscine hors terre de mes parents, en m’imaginant être dotée d’un don spécial me permettant de respirer sous l’eau en ouvrant la bouche, comme le font les poissons ! De ces expéditions épiques à découvrir des lieux inexplorés dans la forêt enchantée au bout de ma rue, là où les grenouilles coassaient paresseusement au milieu des champs de quenouilles, sous le corridor aérien de l’aéroport de L’Ancienne-Lorette.

De ces soirées chaudes à jouer tard le soir avec mes petites voisines au son des grillons, en mangeant des marshmallows sous les étoiles !

Je me souviens entre autres d’un soir d’allégresse où nous avions été prises en flagrant délit dans le jardin de la voisine à croquer des haricots crus à même les plants… Une belle tomate bien rouge entre les mains, je l’avais lancée sur la maison tel un obus. Aucune réponse en retour. Qu’un silence lourd.

J’ai par la suite béni les soirées entre ados, avec mes meilleures amies, à réinventer le monde et à espérer, le cœur en émoi, un baiser furtif avec un gentil garçon qui faisait battre mon cœur avec son chandail de groupe rock, son jean moulant et ses beaux yeux noirs. Tout en m’imaginant devenir quelqu’un de spécial « quand je serais plus grande ». Une artiste au destin unique ! Ma voie était toute tracée, j’en étais sûre. Je vivais pour le futur. Sans réel ancrage dans le présent.

La vraie vie

Puis, je suis entrée dans l’âge adulte. La vraie vie, quoi. Avec ses défis, ses déceptions, ses gros chagrins, ses succès et ses échecs. Le marché du travail.

Pendant ces années, les étés se sont succédé au gré des contrats, des soupers entre amis, des terrasses et des festivals. Entrecoupés d’allers-retours sur la 20 pour aller saluer à la sauvette mes parents, figés dans le temps au bout de la piste d’atterrissage de l’aéroport Jean-Lesage.

Avec constamment un sentiment d’urgence au ventre. Une boule qui ne disparaissait jamais vraiment. Comme c’est le cas pour bien des travailleurs autonomes. Puis, un peu plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer un homme merveilleux, avec qui j’ai rapidement découvert la maternité et ses défis.

Les saisons qui se sont mises à se bousculer, à se fondre les unes aux autres. Il n’y avait plus de temps d’arrêt. Tout est dès lors devenu une question de semaines, de mois, d’années dans la vie de mes enfants. De la garderie au primaire, au secondaire, jusqu’à l’entrée au cégep le mois prochain pour mon plus vieux.

Dans ce tourbillon, entre la famille et les mouvements de projets, j’ai ramé, j’ai bûché. Et pendant tout ce temps, le temps a poursuivi sa course folle, sans temps d’arrêt.

Il y a maintenant 20 ans que je partage ma vie avec mon bel amour. Nos enfants ont grandi. Des êtres chers sont partis. Mes parents ont vieilli. La mémoire de ma mère a récemment commencé à s’étioler, emportant avec elle ses souvenirs, alors que des pans de son histoire ont commencé à prendre la forme de bouées auxquelles il est de plus en plus difficile de s’accrocher. Il n’y a plus que le présent qui compte. Et encore.

À l’aube de mes 50 ans, en cette fin de vacances, alors que la chaleur s’accroche encore les pieds langoureusement dans le tapis de la nuit, je savoure enfin précieusement chaque instant de ma vie, avec un bonheur presque enfantin.

Je redécouvre les joies du vélo avec mes garçons, juste pour le plaisir. Mon père, malgré les 80 étés qu’il a traversés et après les dernières années plus difficiles qu’il vient de vivre, s’est même joint à nous à quelques reprises.

Je me lève aux aurores pour faire de la randonnée dans ma montagne, paisiblement, en saluant du coin de l’œil les familles de chevreuils et les tamias encore en pyjama rayé.

Je travaille dans mon charmant petit potager débordant de concombres croquants, de petits pois, de basilic thaïlandais et de tomates bien mûres, les mains et les genoux pleins de terre. Je rends mon chien heureux. Je redécouvre les joies des transports en commun avec mon grand, en prévision de son entrée au collège de Maisonneuve sous peu. Nos virées en autobus et en métro prennent la forme de virées gourmandes dans notre belle métropole.

Et je me sens incroyablement vivante.

Cet été, je cultive mon bonheur avec simplicité. Et ça goûte sacrément bon.

Comme un délicieux sandwich aux tomates gorgées de soleil, fraîchement cueillies dans mon beau jardin.

Belle fin d’été à tous !