À Ottawa, incapable de sortir de son domicile, un vieil homme a passé la majeure partie de l’hiver dernier enfermé chez lui, à vivre d’aliments en conserve.

John Muscedere et George Heckman
Respectivement directeur scientifique et directeur général du Réseau canadien des soins aux personnes fragilisées ; et titulaire de la chaire de recherche Schlegel en médecine gériatrique 

L’été dernier, 54 personnes ont succombé à une vague de chaleur au Québec, dont plusieurs personnes âgées. Lors des inondations de Calgary, les centres pour aînés ont été rapidement évacués, mais les résidants évacués sont demeurés assis et ont dormi sur des chaises et des lits pliants, dans des lieux bondés, pendant trois jours. 

Ce ne sont pas des scénarios de films catastrophes, mais de récents événements bouleversants liés aux changements climatiques qui ont directement mis en danger la vie de Canadiens vivant chez eux, en particulier nos citoyens les plus âgés et les plus vulnérables. 

Les changements climatiques peuvent nous toucher directement lors de catastrophes naturelles telles que les inondations, la mauvaise qualité de l’air, les incendies de forêt et les températures extrêmes, mais également indirectement, en raison de l’évolution des maladies infectieuses telles que le virus du Nil occidental et la maladie de Lyme. Les changements climatiques ne touchent pas tous les Canadiens de la même manière. Les personnes âgées plus vulnérables ou fragilisées sont exposées à un risque accru. 

La population canadienne vieillit et le segment qui croît le plus rapidement est celui des personnes âgées de plus de 80 ans. Cette tendance se poursuivra dans un avenir proche, parallèlement à la fréquence et à la gravité croissantes des catastrophes naturelles, attribuables aux changements du climat. 

En même temps, de plus en plus de Canadiens, y compris de nombreux patients ayant des besoins complexes en matière de santé, préfèrent vieillir chez eux, et ils sont généralement pris en charge par des organismes de santé communautaire, mais souvent éloignés de leurs familles. Des conditions climatiques extrêmes peuvent empêcher ces services de dispenser des soins, laissant les personnes âgées isolées et à risque. 

Le risque est amplifié pour les personnes âgées fragilisées. Ces personnes sont celles pour lesquelles le vieillissement a des conséquences néfastes, et le Réseau canadien des soins aux personnes fragilisées décrit la « fragilité » comme un état de vulnérabilité accrue et un déclin des fonctions corporelles.

Les personnes fragilisées sont plus susceptibles d’avoir plusieurs problèmes de santé, de prendre beaucoup de médicaments et d’être restreintes dans leurs déplacements et leurs activités quotidiennes. 

Prêts en cas de catastrophe

Imaginez maintenant ce qui se passe si le courant est coupé pendant une période prolongée. 

Pour les personnes qui recourent à des aides à la mobilité comme les scooters, les déambulateurs ou les cannes, l’évacuation n’est pas simple si les ascenseurs ne fonctionnent pas. De nombreux dispositifs médicaux, tels que les appareils CPAP, les nébulisateurs ou les dialyseurs, ne fonctionneront pas non plus. Si les lignes téléphoniques fixes ou la téléphonie par internet sont interrompues et que les téléphones portables sont à court de piles, comment ces personnes coupées du monde peuvent-elles informer les autres de leur situation ? 

Par ailleurs, les aînés canadiens prennent en moyenne 7 médicaments différents, et le quart en prend plus de 10. Tout retard dans la prise de médicaments peut mettre leur vie en danger.

Les personnes âgées fragilisées ont également du mal à réguler la température de leur corps lors de froids extrêmes ou d’épisodes de canicule. Elles sont également plus sujettes à la déshydratation, aux infections et aux problèmes respiratoires et cardiaques en raison des intempéries et de la pollution.

De plus, la glace et les tempêtes de neige entraînent chez cette population plus de chutes et de fractures.

Les conséquences sur la santé mentale peuvent également être majeures, que ce soit la dépression et l’anxiété dues à l’isolement social ou des symptômes de stress post-traumatique résultant d’un événement météorologique violent. Pour un aîné en état de fragilité, de tels problèmes de santé mentale entraînent une invalidité supplémentaire, voire un décès prématuré. 

Et ce ne sont pas des scénarios extrêmes. Ces événements et leurs conséquences se produisent aujourd’hui et ils sont de plus en plus fréquents. Hormis la nécessité pour nos gouvernements de s’attaquer aux causes profondes des changements climatiques, une stratégie visant à protéger les personnes fragilisées de ces changements est également nécessaire maintenant. 

Chaque personne âgée a besoin d’un plan de préparation aux situations d’urgence, élaboré avec les familles, les amis et les voisins, ainsi que les organismes de soins à domicile. Toutefois, les agences gouvernementales chargées de la gestion des catastrophes doivent également prendre en compte les besoins uniques des Canadiens en perte d’autonomie. 

Un bon point de départ serait que les organismes de soins primaires et de soutien communautaire, ayant déjà en place des évaluations normalisées, soutiennent la création d’un registre des personnes nécessitant de l’aide en cas de catastrophe. Savoir où vivent ces personnes âgées vulnérables aiderait les planificateurs à mieux déployer les services communautaires tels que l’offre d’espaces climatisés contre la chaleur extrême ou des programmes Snow Angel pour déblayer la neige et la glace. 

En reconnaissant la vulnérabilité accrue de notre population vieillissante et fragile et en améliorant notre planification, le Canada peut s’assurer que nos aînés seront aussi protégés et préparés aux situations d’urgence que tout autre groupe face aux changements climatiques.