Si le ministre Jolin-Barrette avait correctement fait ses devoirs ministériels avant de lancer ARRIMA, le présumé « nouveau » système d’immigration du Québec, il aurait appris de ses fonctionnaires qu’un système de sélection de travailleurs qualifiés basé exclusivement sur les critères « Offre d’emploi validée » et « Domaine de formation en demande » a prévalu au Québec jusqu’en 1996.

Pierre Rivard Pierre Rivard
Ex-adjoint au Directeur général de l’immigration

Il aurait également découvert que ce mode de sélection exclusif a été abandonné en 1996 à la suite d’une enquête réalisée par le ministère de l’Immigration (pour le MIDI), cette enquête montrant que les travailleurs immigrants résidant au Québec et ayant été sélectionnés sur la base de ces critères éliminatoires étaient peu nombreux à exercer une profession correspondant à celle de leur sélection.

La même enquête avait également montré que le principal facteur d’insertion rapide et durable en emploi pour un immigrant n’était pas l’exercice prémigratoire d’une profession en demande au Québec, mais plutôt un potentiel d’employabilité constitué de certaines caractéristiques (âge, niveau de scolarité, expérience professionnelle, connaissances linguistiques, séjours au Québec, etc., ces dernières correspondant aux critères actuels de la grille de sélection des travailleurs qualifiés) favorisant une forte mobilité professionnelle horizontale.

Ce sont d’ailleurs les résultats de cette enquête qui ont fortement inspiré l’élaboration et la mise en place de la nouvelle grille de sélection des travailleurs qualifiés entrée en vigueur en 1996.

Cette grille de sélection semble bien avoir apporté des résultats concluants puisque le taux de chômage des immigrants au Québec n’a, semble-t-il, jamais été aussi faible que maintenant. (Voir l’étude récente de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques – IRIS.)

Notons à cet égard que le ministère de l’Immigration sait depuis longtemps que les principales causes du chômage des immigrants au Québec ne tiennent pas, pour l’essentiel, à la composition de la sélection des travailleurs qualifiés, mais essentiellement à la discrimination dont sont victimes trop d’immigrants sur le marché du travail – discrimination qui s’émousse graduellement au fur et à mesure que la population en âge de travailler diminue et que les pénuries de main-d’œuvre se développent, comme l’avait anticipé autrefois le Ministère – et à la difficulté que ces derniers éprouvent à faire reconnaître leurs compétences et acquis professionnels antérieurs.

Soulignons également que peu de progrès ont été réalisés dans ce domaine, depuis l’Énoncé de politique publié en 1990, pour lever ce dernier obstacle à l’intégration en emploi des travailleurs immigrants, si ce n’est une entente signée uniquement avec la France (l’Entente Québec-France sur la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles), qui, cependant, est loin d’avoir tout réglé.

Un chemin miné

Le ministre Jolin-Barrette, en choisissant de s’enferrer à la réforme du processus de sélection décidée par le gouvernement libéral (mais aussi par le gouvernement de Pauline Marois, puisque le ministère de l’Immigration travaille à cette réforme depuis le début de la décennie 2010), s’aventure ainsi sur un chemin miné qui, ni de près ni de loin, ne peut mener à une meilleure adéquation entre sélection de travailleurs qualifiés et besoins du marché du travail québécois.

En fait, je dois à la vérité de dire que l’objectif premier de la mise en place de ce nouveau processus de sélection, sous la forme d’une Banque des déclarations d’intérêt (BDI), n’a jamais été d’assurer une meilleure adéquation entre la sélection des travailleurs qualifiés et les besoins du marché du travail (ça, c’est l’écran de fumée).

L’objectif est plutôt d’empêcher l’accumulation de demandes (de certaines demandes, faut-il dire) en attente de traitement, en rendant caduques, après un an, les demandes d’immigration stockées et classées dans la BDI, c’est-à-dire les demandes pour lesquelles le ministre n’aura pas daigné inviter leurs auteurs à déposer une demande de certificat de sélection.

En d’autres termes, la mécanique de la « Déclaration d’intérêt » (DI) qui se substitue à celle du « premier arrivé, premier servi » vise essentiellement à éviter la constitution de nouveaux inventaires de demandes (de certaines demandes) en attente de traitement (backlog dans le jargon ministériel), comme ce fut le cas au début de la décennie 2000 (backlog traité de 2004 à 2006, grâce notamment au rappel de conseillers à la retraite), comme ce fut le cas au début de la décennie 2010 (backlog traité de 2012 à 2015, notamment par la suspension certaines années de la réception de nouvelles demandes), de même que pour ce qui concerne les quelque 18 000 dossiers en attente de traitement révélés par le ministre Jolin-Barrette, inventaire qu’il a décidé de traiter de façon inédite : en vouant à la poubelle ces demandes d’immigration pourtant sollicitées par le ministère de l’Immigration sur son site internet et dans de nombreuses campagnes de promotion, tant à l’étranger qu’au Québec.

Une question se pose donc : quels sont les vrais objectifs poursuivis par le gouvernement et le ministre Jolin-Barrette ?