Extrait d’un essai de Michel Seymour sur la fragile liberté académique dans les universités et les collèges.

Michel Seymour Michel Seymour
Professeur de philosophie retraité, Université de Montréal

Plusieurs intellectuels ont souligné le fait que l’éducation supérieure était un peu partout à travers le monde en train de se conformer à un modèle entrepreneurial. Située plus que jamais au cœur de l’économie du savoir, l’éducation supérieure est soumise à des pressions diverses qui la font basculer dans le monde des entreprises. […] Il est toutefois un thème qui n’a pas encore été assez discuté. C’est celui de la liberté académique.

Celle-ci est malmenée et de moins en moins tolérée lorsqu’elle adopte un ton critique à l’égard des établissements universitaires et collégiaux.

Sa suppression, son contrôle ou les limitations qui lui sont imposées sont de plus en plus fréquents, et ce, en vertu d’une définition plus étroite dictée par les hautes instances des collèges ou des universités. […]

Le devoir de loyauté

Les directions collégiales ne cessent d’invoquer le devoir de loyauté. Les professeurs y seraient contraints en vertu du contrat qui les lie au collège, et cela se traduirait par des limitations importantes à leur droit de parole et, tout particulièrement, à leur droit de critiquer les pouvoirs administratifs. […]

Les professeurs ne devraient pourtant pas être traités comme n’importe quels autres employés, non pas en vertu d’un quelconque statut social, mais bien parce que la liberté académique est inhérente à leur activité professionnelle. Les professeurs de collège et d’université jouent un rôle important sur le plan social. […] Le devoir de loyauté devrait donc recevoir une application très restreinte dans les collèges et les universités. […]

La situation dans les collèges

Les dérives possibles sont nombreuses. […] Ainsi, une directive concernant l’utilisation des ressources informationnelles a été produite au cégep Maisonneuve en décembre 2012, qui contraignait exagérément les échanges entre les professeurs. Ceux-ci se voyaient interdire l’usage de l’internet ou des réseaux sociaux pour rendre public un différend avec la direction du collège. Dans la directive 6.6 de ce règlement de 2012, la direction soutenait que l’utilisation des médias sociaux « ne peut avoir comme objectif de rendre public un contentieux entre l’utilisateur et un collègue de travail ou d’études, un département, un service ou encore le Collège. Ces comportements ne seraient pas tolérés par le Collège ». Les professeurs ont mené pendant trois ans une lutte acharnée pour faire modifier cet interdit.

La direction du cégep Lionel-Groulx a sévi en 2012 contre onze professeurs qui avaient exprimé dans les journaux leur désaccord avec la direction du collège.

Au cégep d’Alma, en mars 2015, deux professeurs ont été suspendus pour avoir pris la parole en dénonçant certains agissements de la part de la direction du collège. Au collège de Rosemont, six professeurs ont été suspendus sans solde pour une durée de cinq jours au printemps 2015 pour avoir fait respecter le vote de grève qui avait été pris quelques jours plus tôt lors d’une assemblée générale. Les professeurs du collège Jean-de-Brébeuf se voient pour leur part interdire de mettre en ligne sur les réseaux sociaux leurs positions en matière de religion et de politique. Au collège Marie-Victorin, toute utilisation des ressources informatiques destinée à l’ensemble de la communauté à des fins autres que les études, le travail et la recherche (utilisation commerciale, politique ou polémique, pour des chaînes de lettres, de la publicité, des groupes de discussion et l’envoi de courriels) est interdite.

Au cégep Édouard-Montpetit, l’obligation de loyauté l’emporte sur la liberté d’expression lorsque l’exercice de cette dernière est nuisible aux intérêts de l’employeur.

Un employé doit éviter de poser des gestes ou faire des déclarations susceptibles de ternir la réputation de l’employeur. Si l’employé dit des choses défavorables sur son collège, il ou elle pourrait subir des sanctions disciplinaires. […]

Comme on le voit, le devoir de loyauté conduit à limiter les échanges des professeurs entre eux, à interdire la critique de l’administration du collège ou à interdire tout bonnement toute intervention publique à caractère politique dans les médias.

La liberté académique à l’université

[…] Dans un communiqué daté du 25 octobre 2011, l’Association des universités et collèges du Canada (AUCC) annonçait que les universités canadiennes venaient d’adopter une nouvelle déclaration sur la liberté universitaire. Dans ce texte, les recteurs et rectrices définissent la liberté universitaire comme n’étant rien de plus que « la liberté d’enseigner et de s’adonner à la recherche au sein du milieu universitaire ». Elle ne doit donc pas déborder du champ d’expertise du professeur. « La liberté universitaire se doit par conséquent de reposer sur un discours raisonné, sur de la recherche et des activités savantes rigoureuses et approfondies, ainsi que sur l’évaluation par les pairs. »

L’Association canadienne des professeurs d’université (ACPU) n’a pas tardé à réagir. Dans une lettre ouverte à l’Association des universités et collèges du Canada, le 4 novembre 2011, l’ACPU faisait remarquer que, « aux yeux de l’AUCC, les droits relatifs à l’expression d’opinions hors des enceintes universitaires n’ont pas leur place dans des déclarations sur la liberté universitaire », chose inacceptable pour l’ACPU. Celle-ci soulignait aussi que « la liberté universitaire comporte le droit de critiquer l’établissement où la personne travaille, mais la Déclaration n’en souffle pas mot ». En fait, la liberté universitaire comporte plusieurs aspects. Elle suppose que seuls les professeurs sont en mesure de déterminer si les conditions sont réunies pour dispenser les cours. Elle suppose également, bien entendu, la liberté d’enseignement et de recherche dans son propre domaine d’expertise, mais elle suppose aussi la liberté de jeter un certain regard critique en tant qu’intellectuel sur la société, et cela inclut la gestion administrative de l’université.

[…]

Une dérive autoritaire issue du modèle entrepreneurial

Plusieurs causes expliquent le ressac actuel dans lequel se retrouve l’enseignement supérieur. […] Je pense toutefois qu’une cause plus immédiate encore doit être évoquée pour expliquer les tentatives répétées des administrations publiques de restreindre cette liberté. Sa suppression, son contrôle ou ses limitations sont l’effet direct d’une vision entrepreneuriale en vertu de laquelle les recteurs et rectrices se comportent désormais comme des patrons.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

L’inconvénient