L’Honorable Pablo Rodriguez, ministre du Patrimoine canadien et du Multiculturalisme En lisant le statut de la cinéaste Nadine Gomez sur Facebook en fin de semaine, j’ai reconnu ma colère. Nous sommes nombreux, dans le milieu du cinéma documentaire, à avoir « le vase plein ». Il me semble que le 1er juillet est une bonne journée pour s’adresser à mon ministre de la Culture nationale.

L’histoire commence avec un communiqué de presse diffusé par votre bureau. En reconduisant l’actuel commissaire à la tête de l’ONF pour un deuxième mandat, vous avez déclaré que « M. Claude Joli-Cœur a fait de l’ONF le centre d’impact social du cinéma ».

Alors ça, monsieur Rodriguez, c’est une perle à encadrer. Un sophisme de niveau olympique. C’est presque du Mélanie Joly. C’est un peu comme lorsque vous déclarez l’urgence climatique en Chambre tout en achetant un pipeline pour sortir trois fois plus de pétrole de l’Alberta ! 

Je dirais qu’il y a des gens dans votre équipe qui s’imaginent qu’un petit tour de market-ting-gne-ling vaut bien la vérité. Mais comme on dit aux acteurs sur un plateau de cinéma : « Elle est très bonne, monsieur le Ministre mais… on va la refaire ! »

Read my lips. Qui fait de l’ONF « le centre d’impact social du cinéma » depuis le début des années 60 ? Qui en a fait 1000 fois un lieu de sens, d’innovation artistique, un lieu de pensée MALGRÉ une mécanique procédurière, une lenteur apocalyptique à rendre fou à lier tous les cinéastes du pays coast to coast et un esprit général sans âme, froid comme le béton lisse du bâtiment ?

Qui ?

RÉPONSE : Les cinéastes coast to coast de ce pays !

Point barre.

Il y a autre chose, monsieur le Ministre. Ces cinéastes dont je parle font actuellement notre cinéma dans une grande précarité. L’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec (ARRQ) en a fait la démonstration ; M. Joli-Cœur préside une organisation et tout un système de production qui paie très, très mal les artistes et les artisans du documentaire. Le grand public aimera savoir qu’il faut diviser par 10 et même par 15 le salaire annuel de votre copain pour se donner une idée de celui qu’on verse à ceux qui FONT les films ?

Une honte.

Les cinéastes ne sont pas les seuls à souffrir de ce système qui nous pompe le sang à même la jugulaire. On ne compte plus les compagnies de production reconnues nationalement et internationalement, souvent bourrées d’administratrices et d’administrateurs brillants, talentueux et créatifs, qui ferment les livres. 

Tout le monde en arrache en ce moment dans ce secteur. Ceux qui se taisent ou diront le contraire sont simplement terrorisés à l’idée de parler publiquement ou bien ils ont un film en cours.

Je ne les blâme pas. Il faut vivre.

Vous me direz sûrement, monsieur le Ministre, que ce n’est pas vous qui avez commencé, que c’est les autres en bleu… Faux. La décote de nos institutions publiques, le sous-financement de Radio-Canada comme de l’ONF date des règnes rouge-Chrétien. Les libéraux font peut-être plus propres que les Albertains avec leurs costards plus Armani… mais ils effouèrent aussi vite quand Netflix, Amazon, Google ou Facebook met les pieds dans le building. Ça aussi, on l’a noté.

C’est ainsi que les cadres supérieurs de l’ONF parasitent nos précieuses ressources nationales pour accoucher, année après année, de programmations sans vraie profondeur ou cohérence artistique, nous baladant au gré du vent et du fashionable intelligence. Vous remarquerez comme ils aiment citer Pierre Perrault et Michel Brault sur les tapis rouges lorsque nos films font le tour du monde. J’ai vérifié, ces gens n’ont en fait très souvent aucune culture cinématographique et surtout pas d’intérêt particulier pour le cinéma documentaire. Ils gèrent cette boîte de films mais ça pourrait bien être des chaussures.

Ma petite affaire

Je vais prendre quelques lignes pour parler de moi plus spécifiquement, monsieur le Ministre, simplement parce que c’est l’histoire que je connais le mieux. Au cours des 15 dernières années, les films que j’ai fait avec l’Office à titre de réalisateur ou de producteur ont été sélectionnés à Cannes, à Amsterdam IDFA, au TIFF, aux RIDM et au FNC, à Sundance, à Paris, à Tokyo, à Tel-Aviv, à Hollywood et dans au moins 30 autres festivals de cinéma du monde entier. Ces films ont remporté une quarantaine de prix d’importance, dont le prix du public du Festival de Nyon, en Suisse, le Prix du meilleur film canadien de Hot Docs à Toronto, le prix du Président de la NHK au Japon, plusieurs prix Gémeaux de l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision et un prix Jutra. Puis, ils ont tous été achetés par ce que le Canada compte de télévisions et distribués ou vendus aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Suisse, au Japon, etc.

Alors qu’il est de bon ton de reprocher au documentaire d’être élitiste ou d’être réservé aux initiés, je dirai que le grand public connaît aussi bien mes films que les gens plus cinéphiles. De Bacon à Ce qu’il reste de nous en passant par mon Abécédaire populaire ou Alphée des étoiles, il ne se passe pas une semaine sans que mes films soient projetés dans une école, un centre communautaire ou un cinéma. J’ai d’ailleurs constaté plusieurs fois — avec fierté — que l’Office se servait de mes films et de leur rayonnement dans ses communications pour définir la marque ONF.

Je ne raconte pas tout ça pour me shiner la médaille. Je m’en torche d’ailleurs passablement de la médaille, monsieur le Ministre, si je ne suis pas en train de tourner un film. Parce que dans la vie d’un cinéaste, c’est la seule chose qui compte vraiment : tourner des films. J’énumère ici les trophées simplement pour révéler un mystère…

Depuis Alphée des étoiles (2012), je n’ai essuyé que des refus pour mes projets de film à l’ONF. Que des refus. 

On m’a tout dit ; ce sujet n’intéresse pas le grand public, ce sujet a déjà été traité, ce sujet n’est pas assez original, ce sujet autochtone est réservé aux autochtones, ce sujet est trop international, ce sujet est trop québécois, etc.

Je vous épargne les situations où le vis-à-vis me parle comme à un enfant, où on me prend de haut, où on me fait des leçons de cinéma alors que la plupart du temps — je le sais bien — mon interlocuteur n’a jamais fait un film de sa vie. Ce qui ne l’empêche pas d’être blindé par un salaire impressionnant et bardé d’avantages sociaux que je n’aurai jamais… Tu ne sembles pas bien saisir le type de film que l’Office produit, Hugo. Qu’à cela ne tienne ! De bonne foi, je persiste. Je rapaille mon petit courage, je ravale ma fierté et je retourne au bâton, candide. Comme la première fois.

Mon plus récent refus date de la semaine dernière. Frette comme une lettre de la cour. Sans appel. Je ne suis pas le seul.

II y a deux ans, nous avons commencé à parler du « mystère de l’ONF » entre nous. Tout le milieu trouvait ça de plus en plus bizarre, à la longue. Comment se fait-il qu’il n’en sort plus que quelques rares films dont nous-mêmes — les professionnels du milieu — n’entendons pas vraiment parler ? Que s’y passe-t-il exactement ? Que font tous ces gens qui entrent et sortent quotidiennement dans le blockhaus de Côte-de-Liesse avec les 72 millions de crédits annuels que vous leur allouez, monsieur le Ministre ?

L’enquête de NFB/ONF-Création

À l’initiative des cinéastes d’animation du NFB à Toronto, nous nous sommes unis dans un mouvement national afin d’examiner les pratiques des apparatchiks de l’Office une fois pour toutes. Nous avons notamment eu recours à la Loi canadienne sur l’accès à l’information ; la transparence n’est pas la force des cadres supérieurs de cette administration.

Ce que nous avons découvert a confirmé nos intuitions, monsieur le Ministre. 

Quoi qu’en disent les chargés de communication de l’Office, les chiffres sont incontestables : l’argent va de moins en moins dans les films et de plus en plus dans l’appareil URSSien, le salaire des gestionnaires-d’on-ne-sait-pas-trop-quoi, le marketing, le self-marketing et l’hyper-marketing, l’immobilier et le mobilier, les événements spéciaux pour épater la galerie… (vide, par ailleurs), etc.

Plus de la moitié du budget annuel : 36 millions. On en fait, des films documentaires, avec 36 millions !

Pour nous qui administrons des compagnies de cinéma documentaire dans le secteur privé, l’ONF de 2019 est une catastrophe de gestion, un festival d’inefficacité. L’ONF pourrait faire beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de films par année.

Et beaucoup mieux à part ça.

Une chose au clair

Loin de moi l’idée de dénigrer nos institutions culturelles (je sais qu’elles sont bourrées d’alliés d’ailleurs ; de professionnels qui aiment et défendent notre cinéma au quotidien dans les dédales de cette machine qui brûle beaucoup trop de gaz pour rien et je les salue).

Comprenez-moi bien, je suis attaché à ces boîtes qui font notre richesse commune et je défendrai le financement généreux de l’ONF, comme celui de la SRC, de Téléfilm, de la SODEC, de Télé-Québec et des Conseils des arts jusqu’au sang. Si le cinéma documentaire est un pilier de notre culture nationale, l’ONF en est l’alma mater. Et je ne l’oublierai pas.

Mais, je vous en prie, monsieur le Ministre, libérez-nous des gestionnaires et aidez-nous à refaire de l’ONF « le centre d’impact social du cinéma ». De ma génération et de celle qui suit, nous qui FAISONS notre cinéma, nous qui AIMONS notre cinéma et nous qui COMPRENONS la business du cinéma documentaire à l’ère du numérique de 2019 sommes nombreux à prendre très au sérieux l’avenir de notre cinématographie nationale et à vouloir reprendre le flambeau.

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