Les tensions continuent de s’exacerber de jour en jour entre les États-Unis et la République islamique d’Iran. La semaine dernière, on a appris que les Gardiens de la révolution avaient abattu un drone américain survolant supposément le territoire iranien, et que le président Trump avait fait volte-face après avoir initialement ordonné, jeudi dernier, des frappes militaires. Hier, la Maison-Blanche a annoncé une nouvelle série de sanctions économiques visant les avoirs des principaux dirigeants iraniens. 

Pierre-Luc Brisson Pierre-Luc Brisson
Chargé de cours au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal*

Donald Trump n’a jamais fait mystère de ce qu’il pensait de l’accord de Vienne signé en 2015 sous la présidence d’Obama, et depuis son arrivée au pouvoir, les tensions n’ont fait que croître dans le golfe Persique, entre autres alimentées par les alliés de Washington. Dans la région, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a depuis le début dénoncé l’entente sur le nucléaire, et ce, jusqu’au Congrès américain, y voyant une menace à la survie de l’État hébreu. Le reniement américain de l’accord sur le nucléaire iranien et le rétablissement des sanctions économiques ont durement frappé Téhéran, plaçant le régime théocratique dans une position impossible.

Pour comprendre le conflit qui se profile dans le golfe Persique, il faut comprendre, en suivant la formule du politologue et historien français Raymond Aron, les « conditions structurelles de la bellicosité ». En clair, quelles sont les pressions structurelles, systémiques, qui s’exercent aujourd’hui sur les acteurs internationaux ?

Le moment unipolaire américain

Avec l’avènement, au début des années 90, de ce que les politologues ont appelé le « moment unipolaire américain » – le moment où les États-Unis sont devenus la seule superpuissance du monde au lendemain de l’effondrement de l’URSS –, plusieurs avaient postulé l’idée qu’une période de paix relative allait s’installer dans le système international. D’autres, comme Francis Fukuyama, ont parlé de la « fin de l’histoire », le libéralisme n’ayant plus de véritable compétiteur idéologique sur la scène mondiale. Or, ce que les trois dernières décennies ont démontré, c’est que loin de pacifier le système international, l’unipolarité américaine a au contraire accentué le dilemme sécuritaire dans lequel se trouvent de nombreux États, au Moyen-Orient comme en Asie.

D’autant que les responsables à la Sécurité nationale américains (John Bolton en tête) ont souvent vu dans le changement de régime – et l’inévitable nation-building qui s’ensuit – le moyen d’étendre le modèle occidental et de « pacifier » le système international. Le politologue John J. Mearsheimer (Chicago) a bien démontré comment le libéralisme, appliqué aux relations internationales, porte au contraire en son sein, et en raison de son idéal « universaliste », une forte tendance belliqueuse.

Les cas malheureux de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Libye et de la Syrie ont prouvé les limites de l’approche fondée sur le changement de régime.

Les talibans sont à nouveau des acteurs politiques incontournables en Afghanistan ; l’effondrement des structures étatiques irakiennes a permis l’émergence de l’État islamique ; la Libye n’a toujours pas de gouvernement stable huit ans après la mort de Khadafi et la tentative de renversement de Bachar al-Assad s’est soldée par une crise humanitaire d’ampleur internationale. 

Les conséquences humanitaires et le coût financier exorbitant de l’interventionnisme américain devraient au contraire inciter les responsables politiques à réviser la politique extérieure de Washington et à adopter une approche plus pondérée, réaliste, basée sur l’endiguement des menaces potentielles. Dans cette optique, l’accord de Vienne représentait une voie médiane, permettant de prévenir l’accession de l’Iran au statut de puissance nucléaire, sans pour autant engouffrer cette région névralgique pour l’économie mondiale dans un conflit ouvert.

Dilemme de sécurité

La situation iranienne illustre bien la nature du « dilemme de sécurité » dans lequel sont engagés les États confrontés à l’unipôle américain. En l’absence d’une autre superpuissance capable de faire contrepoids aux États-Unis, les puissances moyennes sont laissées à elles-mêmes : elles doivent assurer seules leur sécurité face à Washington et ses alliés, qui pour certains comme Israël sont dotés de l’arme nucléaire.

Dans cette perspective, la maîtrise du feu atomique s’avère un atout stratégique fondamental afin d’assurer la survie de certains régimes autocratiques. Les Nord-Coréens l’ont compris dès les années 90 et sont devenus, de guerre lasse, les interlocuteurs de Washington, et l’Iran peut encore s’engager sur cette voie si la pression américaine devient trop forte. 

En réalité, tant les États-Unis et leurs partenaires régionaux (Isräel et l’Arabie saoudite) que l’Iran sont engagés dans un bras de fer dangereux, dont les enjeux sont autant financiers (le commerce du pétrole par le détroit d’Ormuz) que militaires (l’hégémonie militaire sur la scène régionale). Israël n’avait aucun intérêt à ce que l’accord de Vienne réussisse et que l’économie iranienne s’ouvre aux entreprises occidentales, alors que l’Arabie saoudite livre une guerre interposée à l’Iran au Yémen depuis 2014. Alors que Téhéran avait rempli ses obligations envers la communauté internationale, et devant l’inflexibilité de Washington, il ne faudrait pas se surprendre en toute logique que l’Iran reprenne l’enrichissement de son stock d’uranium à des fins militaires.

L’accord sur le nucléaire iranien, s’il a encore une chance d’être sauvé par les partenaires européens de Washington, demeure le seul moyen pour assurer, à long terme, la stabilité de la région.

Or plus Téhéran cherchera à accroître ses capacités militaires pour assurer sa survie face aux États-Unis et à Israël, plus les Iraniens ne feront qu’accroître les inquiétudes de leurs adversaires. C’est la mécanique dramatique du « dilemme de sécurité » iranien. Raymond Aron qualifiait en son temps cette dynamique de « dialectique de l’hostilité en temps de paix », d’« ascension aux extrêmes » entre les puissances. Dans ce contexte international hautement volatil, une seule étincelle peut provoquer l’explosion.

* L’auteur prépare une thèse sur le concept d’unipolarité internationale dans une perspective historique.