L’une des déclarations qui resteront dans les annales du débat sur le projet de loi 21 des derniers mois sera sans doute celle de Djemila Benhabib selon laquelle les femmes musulmanes qui décideraient de renoncer à un emploi afin de ne pas avoir à retirer leur foulard pendant qu’elles sont en fonction sont des « intégristes ». L’idéologue Mathieu Bock-Coté a repris cette affirmation à son compte dans l’une de ses nombreuses chroniques récentes consacrées à la disqualification des opposants à la loi 21.

Jocelyn Maclure Jocelyn Maclure
Professeur de philosophie, Université Laval

L’intégrisme est défini de plusieurs façons. Il est tantôt associé au respect strict d’une interprétation fortement conservatrice d’une religion, tantôt à la volonté de faire d’une doctrine religieuse le fondement du pouvoir politique. Dans tous les cas, la connotation est fortement négative.

L’objectif de qualifier les personnes qui souhaitent porter un signe religieux en public d’« intégristes » est de créer la perception d’une incompatibilité entre la vision du monde de ces personnes et les « valeurs » ou l’« identité » québécoises.

Le fait encombrant que la très vaste majorité des personnes qui, au Québec, souhaitent à la fois porter un signe religieux et occuper l’une des fonctions ciblées par la loi 21 partagent les valeurs démocratiques et souhaitent participer au projet d’une société distincte dont la langue publique commune est le français est simplement écarté. Le phénomène de la « post-vérité » compte plusieurs visages, dont celui de la manipulation idéologique du langage.

La quête d’intégrité

Si l’intégrisme n’est pas facilement soluble dans la démocratie libérale, la quête d’« intégrité », elle, est fortement valorisée. En principe, tout le monde est en faveur de l’intégrité. On voudrait des élus, des dirigeants d’entreprise et des chercheurs intègres. Mais qu’est-ce que l’intégrité ?

Le concept d’intégrité implique une relation entre des parties et un tout. L’intégrité désigne ce qui est intact ou complet, comme lorsque l’on parle de l’intégrité physique ou de l’intégrité d’un territoire. En tant que concept moral, l’intégrité est associée à l’honnêteté ou à la probité. L’intégrité morale s’incarne dans le respect des valeurs qui constituent l’éthique d’une personne, de sa conception de ce qui est juste et injuste, bien et mal, etc. Le sacrifice d’une valeur – une partie du tout – est une atteinte à l’intégrité.

L’intégrité morale implique aussi qu’il y ait adéquation entre les principes auxquels une personne dit adhérer et ses actions.

Ainsi, elle exige à la fois une cohérence et une complémentarité entre les valeurs d’une personne et une correspondance entre ses valeurs et ses actions. Un végétarien qui est motivé par la conviction que l’on ne devrait pas faire souffrir les animaux volontairement devrait s’opposer aux expérimentations scientifiques sur les animaux en plus d’adopter un régime alimentaire végétarien.

L’importance de l’intégrité morale est reconnue dans notre droit. Les droits fondamentaux visent à protéger les intérêts prépondérants des êtres humains. La liberté de conscience et de religion cherche à permettre à tout un chacun de vivre sa vie à la lumière de ses croyances et de ses engagements les plus chers. C’est afin de pouvoir mener une vie qui porte le sceau de l’intégrité que des personnes font des demandes d’accommodement raisonnable ou revendiquent le droit à l’objection de conscience.

On pense immédiatement aux citoyens de différentes confessions religieuses qui souhaitent pouvoir respecter leurs croyances tout en pouvant travailler ou obtenir des services publics. Mais la liberté de conscience protège aussi les convictions profondes des personnes non religieuses. On peut penser aux pacifistes séculiers qui demandaient à être exemptés du service militaire en période de conscription ou, de nos jours, aux médecins qui ne souhaitent pas intégrer l’aide médicale à mourir à leur pratique médicale en raison de leur compréhension des finalités de la médecine ou de leurs obligations déontologiques.

Une collectivité peut s’enorgueillir du fait que ses institutions permettent aux personnes de vivre leur vie à l’aune des croyances et engagements qui donnent un sens et une direction à leur existence, dans la mesure où cela est compatible avec le principe de l’égalité des droits pour tous. Certaines de nos croyances et certains de nos engagements définissent notre identité. Nous échouons à être le genre de personne que nous souhaitons être si nous ne pouvons les respecter. Bien sûr, accommoder les convictions de conscience n’est pas toujours souhaitable. Une personne peut être animée par des croyances anarchistes sincères, mais le principe d’équité fait en sorte que l’on ne doit pas l’exempter de payer des impôts, car elle considère que l’autorité de l’État est illégitime.

Samira et Soumaya

Mes enfants ont terminé leur année scolaire la semaine dernière dans une école primaire de Montréal. Les éducatrices en service de garde qui ont assuré leur sécurité et qui les ont stimulés, divertis et profondément aimés cette année s’appellent Samira et Soumaya*. Les deux portent le hijab. Les deux sont des femmes au grand cœur appréciées des parents et des enfants. Penser que le port du hijab équivaut à lui seul à du prosélytisme est fantaisiste.

Si les enfants ont retenu un message implicite, c’est que des femmes de confession musulmane portant le foulard peuvent être indépendantes, professionnelles et attentionnées, et qu’il est parfaitement possible d’établir des relations significatives avec elles.

Ces enfants ne pourront jamais accepter le baratin selon lequel ces femmes sont des « intégristes » ayant une vision du monde et un système de valeurs incommensurables avec les leurs simplement parce qu’elles portent le hijab. Bien sûr, Samira et Soumaya ne sont pas touchées par la loi 21, mais elles auraient facilement pu l’être. Plusieurs femmes arabo-musulmanes qui travaillent comme éducatrices au Québec ont été formées comme enseignantes dans leur pays d’origine.

Il sera très difficile d’amender la loi 21 dans le prochain cycle politique. J’ai toutefois beaucoup de mal à m’imaginer qu’elle ne sera pas un jour jugée comme une crispation malheureuse de la laïcité québécoise. D’ici là, je tiens à dire à Samira, à Soumaya et à tous les hommes et les femmes visés par la loi qu’un grand nombre de Québécoises et Québécois la réprouvent et qu’ils veilleront à ce que la discussion démocratique sur la laïcité se poursuive.

* Leur véritable prénom a été remplacé.